Angélique regarda par la fenêtre et ne put en croire ses yeux. Deux motos et
une petite camionnette venaient de se garer dans la cour. Elle
écarquilla les yeux pour être sûre de bien voir. Elle ne s'était
pas trompée, il s'agissait bien de véhicules allemands. Un des hommes à
la moto s'approcha de la maison. Elle l'entendit frapper à la porte.
Soudain très inquiète, elle se dirigea néanmoins d'un pas décidé
avant d'ouvrir. Deux hommes en uniforme allemand lui faisaient face.
Jeunes tous deux. Un officier et un simple soldat. C'était la
première fois qu'elle voyait des soldats allemands de si près.
Sa première pensée fut de se dire qu'ils étaient plutôt beaux garçons et
qu'ils n'avaient pas l'air du tout de monstres. Elle se reprocha
cette pensée en se rappelant que c'était à cause d'eux si son père
était prisonnier quelque part en Allemagne, pendant qu'eux étaient
ici. D'un autre côté, il fallait reconnaître que des jeunes
hommes, il n'y en avait presque plus. Et plaisants encore moins.
L'officier prit la parole :
« Bonjour
Mademoiselle. Je me présente : je suis le lieutenant Ulrich von
Brackenstein, et voici mon ordonnance, le soldat Schmidt. J'imagine que
vous ne désirez pas refroidir votre maison en laissant la porte
ouverte. Auriez-vous l'obligeance de nous faire entrer un instant,
mon ordonnance et moi ? » demanda-t-il dans un français
presque sans accent. Angélique fut si abasourdie par sa maîtrise de
la langue française qu'elle se recula pour les laisser entrer. Les
deux hommes la dépassaient d'au moins une tête, l'ordonnance
semblait vraiment très jeune, il avait presque un visage de
chérubin. Angélique pensa qu'il avait certainement le même âge
qu'elle. L'officier était un peu plus vieux mais elle ne lui donnait
pas vingt-cinq ans non plus. Il avait les cheveux assez clairs et des
yeux d'un bleu arctique, le nez autoritaire, mais une bouche assez
pleine qui adoucissait son visage. Ils se tenaient à présent le dos
tourné vers la porte, Angélique resserra la couverture qu'elle
avait sur les épaules car malgré le feu, il faisait frais dans la
maison.
« Mademoiselle,
mes hommes et moi allons être logés près d'ici dans le manoir
Valons. Nous aimerions que vous nous procuriez du bois de chauffage
ainsi que des vivres provenant de votre ferme. » expliqua le
lieutenant. Le manoir Valons était une belle résidence au bord d'un
étang. Elle appartenait à des notables influents n'étant pas
revenus après l'exode en 1940. L'officier la regardait droit dans
les yeux. Angélique remarquait que cet homme avait l'habitude de
donner des ordres. Elle ne put toutefois s'empêcher de répondre :
« Nous
n'avons même plus assez de bois pour tenir jusque Noël et vous
voudriez que je vous le donne? Ma grand-mère est presque mourante et
je n'arrive même pas à chauffer correctement la pièce principale
car j'essaie d'économiser autant que possible ce qui nous reste ! »
Elle regarda l'officier à son tour droit dans les yeux.
Marie-Jeanne
toussa et parut avoir des difficultés à respirer. Angélique se
rendit dans la chambre de sa grand-mère, la redressa un peu pour lui
faire boire un peu de tisane. Elle toussa encore, toujours brûlante
de fièvre. Quand la toux se calma, la jeune fille en avait presque
oublié les deux hommes qui se tenaient toujours dans l'entrée. Par
la porte entrebâillée de la chambre, ils avaient observé la scène
en silence.
« Mademoiselle,
je vous prierais de bien vouloir me montrer la forêt qui appartient
à votre famille. » s'impatienta l'officier. Malgré le ton
courtois, il ne faisait aucun doute qu'il ne supporterait aucun
refus. A contre cœur,
elle enfila son manteau long en laine et mis ses bottes. Lorsqu'elle
se redressa, les deux hommes la précédèrent pour quitter la
maison. Le vent était glacial mais le ciel bleu. Dans la
camionnette, une dizaine de soldats attendaient. Angélique indiqua
le chemin qui passait devant la menuiserie. Elle montra du doigt la
petite pile de bois sous l'abri et précisa :
« Voilà
tout ce qui nous reste à brûler. Je ne peux quand même pas aller
scier des arbres seule dans la forêt ! Avec les réquisitions
c'est impossible d'en acheter, nous n'en n'aurions même pas les
moyens ! »
« Vous
n'aurez pas besoin de couper des arbres. Montrez-moi juste votre
forêt.» répondit-il un peu sèchement.
« C'est
dans cette direction. » indiqua Angélique, agacée, en
désignant le chemin menant vers les vergers. « Elle commence
en haut de la colline, là où les vergers s'arrêtent. »
« Où
en sont les frontières exactes? » insista-t-il.
Elle
parvint de justesse à réprimer un soupir avant d'ajouter :
« Bon, ben venez, je vais vous montrer, mais je ne veux pas
partir trop longtemps à cause de ma grand-mère. »