mardi 28 février 2017

Le lieutenant et la dame blanche - Extrait n°9 - L'officier allemand


Angélique regarda par la fenêtre et ne put en croire ses yeux. Deux motos et une petite camionnette venaient de se garer dans la cour. Elle écarquilla les yeux pour être sûre de bien voir. Elle ne s'était pas trompée, il s'agissait bien de véhicules allemands. Un des hommes à la moto s'approcha de la maison. Elle l'entendit frapper à la porte. Soudain très inquiète, elle se dirigea néanmoins d'un pas décidé avant d'ouvrir. Deux hommes en uniforme allemand lui faisaient face. Jeunes tous deux. Un officier et un simple soldat. C'était la première fois qu'elle voyait des soldats allemands de si près. Sa première pensée fut de se dire qu'ils étaient plutôt beaux garçons et qu'ils n'avaient pas l'air du tout de monstres. Elle se reprocha cette pensée en se rappelant que c'était à cause d'eux si son père était prisonnier quelque part en Allemagne, pendant qu'eux étaient ici. D'un autre côté, il fallait reconnaître que des jeunes hommes, il n'y en avait presque plus. Et plaisants encore moins. L'officier prit la parole :

« Bonjour Mademoiselle. Je me présente : je suis le lieutenant Ulrich von Brackenstein, et voici mon ordonnance, le soldat Schmidt. J'imagine que vous ne désirez pas refroidir votre maison en laissant la porte ouverte. Auriez-vous l'obligeance de nous faire entrer un instant, mon ordonnance et moi ? » demanda-t-il dans un français presque sans accent. Angélique fut si abasourdie par sa maîtrise de la langue française qu'elle se recula pour les laisser entrer. Les deux hommes la dépassaient d'au moins une tête, l'ordonnance semblait vraiment très jeune, il avait presque un visage de chérubin. Angélique pensa qu'il avait certainement le même âge qu'elle. L'officier était un peu plus vieux mais elle ne lui donnait pas vingt-cinq ans non plus. Il avait les cheveux assez clairs et des yeux d'un bleu arctique, le nez autoritaire, mais une bouche assez pleine qui adoucissait son visage. Ils se tenaient à présent le dos tourné vers la porte, Angélique resserra la couverture qu'elle avait sur les épaules car malgré le feu, il faisait frais dans la maison.

« Mademoiselle, mes hommes et moi allons être logés près d'ici dans le manoir Valons. Nous aimerions que vous nous procuriez du bois de chauffage ainsi que des vivres provenant de votre ferme. » expliqua le lieutenant. Le manoir Valons était une belle résidence au bord d'un étang. Elle appartenait à des notables influents n'étant pas revenus après l'exode en 1940. L'officier la regardait droit dans les yeux. Angélique remarquait que cet homme avait l'habitude de donner des ordres. Elle ne put toutefois s'empêcher de répondre :

« Nous n'avons même plus assez de bois pour tenir jusque Noël et vous voudriez que je vous le donne? Ma grand-mère est presque mourante et je n'arrive même pas à chauffer correctement la pièce principale car j'essaie d'économiser autant que possible ce qui nous reste ! » Elle regarda l'officier à son tour droit dans les yeux.

Marie-Jeanne toussa et parut avoir des difficultés à respirer. Angélique se rendit dans la chambre de sa grand-mère, la redressa un peu pour lui faire boire un peu de tisane. Elle toussa encore, toujours brûlante de fièvre. Quand la toux se calma, la jeune fille en avait presque oublié les deux hommes qui se tenaient toujours dans l'entrée. Par la porte entrebâillée de la chambre, ils avaient observé la scène en silence.

« Mademoiselle, je vous prierais de bien vouloir me montrer la forêt qui appartient à votre famille. » s'impatienta l'officier. Malgré le ton courtois, il ne faisait aucun doute qu'il ne supporterait aucun refus. A contre cœur, elle enfila son manteau long en laine et mis ses bottes. Lorsqu'elle se redressa, les deux hommes la précédèrent pour quitter la maison. Le vent était glacial mais le ciel bleu. Dans la camionnette, une dizaine de soldats attendaient. Angélique indiqua le chemin qui passait devant la menuiserie. Elle montra du doigt la petite pile de bois sous l'abri et précisa :

« Voilà tout ce qui nous reste à brûler. Je ne peux quand même pas aller scier des arbres seule dans la forêt ! Avec les réquisitions c'est impossible d'en acheter, nous n'en n'aurions même pas les moyens ! »

« Vous n'aurez pas besoin de couper des arbres. Montrez-moi juste votre forêt.» répondit-il un peu sèchement.

« C'est dans cette direction. » indiqua Angélique, agacée, en désignant le chemin menant vers les vergers. « Elle commence en haut de la colline, là où les vergers s'arrêtent. »

« Où en sont les frontières exactes? » insista-t-il.

Elle parvint de justesse à réprimer un soupir avant d'ajouter : « Bon, ben venez, je vais vous montrer, mais je ne veux pas partir trop longtemps à cause de ma grand-mère. »

mercredi 22 février 2017

Le lieutenant et la dame blanche - Extrait n°8 - La fuite


Deux jours s'étaient écoulés depuis la visite de Monsieur Giraud. Charles qui se révélait être toujours bien informé avait raconté comment la préfecture de police avait organisé une rafle de juifs étrangers dans la région. Il ne savait pas où ils avaient été emmenés mais pouvait s'imaginer qu'on voulait les regrouper dans des camps. Angélique était soulagée de savoir Sara et Elsa en sécurité même si vivre cachées n'était pas idéal.

Elle avait profité de cette belle soirée chaude pour rester assise à l'extérieur le plus longtemps possible et observer les étoiles. Elle aimait s'asseoir sur le banc derrière l'étable et contempler les collines flamboyantes avant le crépuscule, puis, plus tard, les voir s'assombrir. Cela sentait bon le foin et c'était le seul moment de la journée où elle pouvait rêvasser et se détendre d'une journée épuisante. Elle entendit soudain un sifflement de pinson. Cette fois, elle reconnut immédiatement son frère Paul. Les pinsons ne chantaient plus à cette heure avancée. Elle se leva, d'une certaine façon elle se réjouissait de le revoir, mais sa visite signifiait certainement le départ d'Elsa et Sara. Elle s'était tant bien que mal préparée à l'idée que la petite fille et sa mère devraient s'en aller. Elle ne pouvait pourtant s'empêcher d'en être attristée. Pourquoi fallait-il que cette maudite guerre lui enlève ceux qu'elle aimait les uns après les autres ? D'autant que leur avenir était plus que douteux. Elle aperçut dans la pénombre la silhouette de Paul qui s'approchait. Il s'assit à côté d'elle en disant : « Bonsoir petite sœur. » Il l'embrassa rapidement.

« Bonsoir Paul. » répondit-elle simplement.

« J'imagine que tu sais pourquoi je suis là. » reprit-il.

« Malheureusement oui. Tu viens chercher Elsa et Sara. Mais où vas-tu les emmener ? » demanda Angélique.

« Dans un premier temps, nous allons les cacher dans la région, puis nous avons des contacts à Lyon où elles seront en sécurité avant de pouvoir les conduire en Suisse. » expliqua-t-il.

« C'est si facile que ça ? » s'étonna-t-elle.

« Pas vraiment. La police est partout où on ne l'attend pas. Mais tout un réseau de « passeurs » est en train de se mettre en place. Parfois ce sont même des policiers qui ne peuvent se faire à l'idée de faire ce qu'on leur demande. Parfois des femmes qui cachent des hommes recherchés ou des familles juives. Nous avons encore la chance que la Suisse soit neutre et pas si loin finalement. Toutefois les contrôles sont encore plus renforcés dès qu'on s'approche de la frontière. » développa Paul.

« Quand peuvent-elles espérer atteindre la Suisse ? » s'inquiéta Angélique.

« Difficile à dire. Nos passeurs agissent de préférence la nuit quand les conditions météo ne sont pas forcément les meilleures. Et surtout quand ceux des patrouilles qui sont de notre côté sont de service. Si on a de la chance, elle peuvent y arriver dans quelques semaines. Dans le cas contraire, cela peut durer des mois. » répondit-il.

« Espérons que ça va marcher ! » s'exclama Angélique.

« Viens, assez parlé maintenant. » ajouta-t-il en se levant. « Je ne dois plus perdre de temps. »

« D'accord » répondit la jeune fille en se levant à son tour.

Ils marchèrent en direction de la seconde porte permettant d'entrer à l'arrière de la menuiserie. Ils pénétrèrent dans l'atelier complètement plongé dans l'obscurité. Paul alluma une lampe de poche, en éclaira le plancher devant eux. Ils avancèrent sans faire de bruit. Il fit basculer le crochet permettant d'ouvrir la trappe au sol. Ils descendirent les marches faisant office d'escalier.

« Attends ! » dit soudain Angélique.

Elle se faufila devant son frère et toqua à deux reprises deux puis trois coups sur la porte. Il s'agissait du signal de reconnaissance pour que Sara et Elsa sachent que c'était elle qui venait.

Ils ouvrirent enfin la porte cachée et entrèrent dans la cave. Une petite lampe à pétrole éclairait déjà la cachette. Elsa avait déjà dû dormir, elle était allongée sur le matelas. Sara était assise auprès d'elle.

« Sara, voici mon frère Paul. Il va vous emmener. Il connaît des gens qui vont vous aider à passer en Suisse. » déclara Angélique.

Sara se leva, vint vers elle. Elle prit Angélique dans les bras, l'étreignit le visage grave en disant simplement : « Merci pour tout ce que tu as fait pour nous, Angélique. »

Angélique sentit les larmes lui monter aux yeux. Non seulement à cause de la perte que ce départ signifiait pour elle, mais aussi à la pensée des risques que la mère et la fille, sans oublier son frère allaient devoir encourir. Elsa s'était réveillée et clignait des yeux en distinguant Angélique. Elle se leva, prit sa poupée et s'approcha. Elle entoura Angélique de ses bras et dit simplement «Je suis prête. Angélique, tu es la meilleure sœur qu'on puisse rêver. J'espère que nous nous reverrons et que nous rejouerons aux échecs.»

« Bien sûr ! Et ce jour là je perdrais sûrement ! » répondit Angélique émue.

« Il faut y aller maintenant. » leur rappela Paul.

Angélique se détacha d'Elsa. Elle enleva son pendentif qu'elle tendit à la petite fille.

« Tiens, c'est une figure de reine de jeux d'échecs en bois que j'avais sculptée avec mon père. On en avait fait plusieurs. Je te la donne. Elle te portera chance. » expliqua-t-elle.

Elle s'agenouilla et mit le pendentif autour du cou d'Elsa.

« Merci. » remercia Elsa en lui faisant un bisou.

« Venez maintenant. Suivez-moi. » s'impatienta Paul.

Il bougea la table cachant la petite porte donnant sur le tunnel.

« Referme bien la porte et cache la du mieux que tu peux, petite sœur. Embrasse maman et Grand-mère pour moi. » précisa-t-il.

« Promis » répondit Angélique.

Il ouvrit la porte et se faufila à quatre pattes dans le tunnel, éclairant le chemin de sa lampe de poche. Elsa le suivit, puis Sara.

Angélique resta encore un moment immobile. Enfin, elle referma la porte comme Paul le lui avait indiqué, remit la table en place, s'empara de la lampe à pétrole et remonta les marches. Elle traversa la menuiserie, puis une fois à l'extérieur, se mit à pleurer.

mercredi 15 février 2017

Le lieutenant et la dame blanche - Extrait n°7 - Visite de mauvaise augure


Charles était à peine parti qu'un autre bruit de moteur se fit entendre. Angélique qui était restée dans la cour centrale de la ferme se fit de l'ombre à l'aide de sa main pour ne pas être éblouie en regardant dans la direction du véhicule qui s'approchait. Elle distingua une automobile noire. Il n'était pas courant de voir ce genre de véhicule venir ici. Ce n'était sans doute pas de bonne augure.

La voiture, une traction avant, s'arrêta à quelques pas d'elle. Un homme grand aux vêtements sombres, coiffé d'un chapeau descendit. Elle reconnut immédiatement Monsieur Giraud qui vint vers elle en la saluant :

« Bonjour, Mademoiselle Franget! » Il la fixait de ses yeux qui lui firent penser à un rapace. Angélique n'avait pas encore eu l'occasion de rencontrer de vrais nazis de la Gestapo allemande mais elle ne put s'empêcher de penser que Monsieur Giraud en avait toute l'apparence. Hector ou même Charles décrivait parfois les horreurs que ces bourreaux infligeaient à ceux qui avaient le malheur d'avoir d'autres idées politiques ou d'être simplement différents.

« Bonjour. Si vous cherchez ma mère, elle n'est pas là. » répondit-elle.

« Non en fait, c'est vous que je voulais voir. Vous étiez visiblement assez liée avec une petite Elsa qui était logée chez une certaine Madame Armand » continua-t-il sur un ton étonnamment doux.

Angélique n'était pourtant pas dupe. Son cœur commença à battre à tout rompre. C'était exactement ce dont sa mère l'avait mise en garde. Monsieur Giraud était à la recherche d'Elsa et sa mère. Il savait qu'elles étaient des Juives étrangères.

« En effet, je lui ai appris à jouer aux échecs. Y a-t-il quelque chose de mal à ça ? » répondit-elle en essayant de cacher son malaise.

« Du tout. C'est juste que nous soupçonnons Elsa et sa mère d'être juives. Et comme elles ne sont pas Françaises, vous savez certainement qu'elles doivent dans ce cas se faire enregistrer. Or elles semblent s'être volatilisées ! » ajouta-t-il. Cette fois il avait de nouveau ce regard de prédateur prêt à bondir. Bien qu'Angélique, sa mère et Madame Armand s'étaient mises d'accord sur une réponse en cas d'interrogatoire comme celui-ci, la jeune fille avait peine à rester calme et trouver une réponse qui satisferait le policier curieux sans compromettre ses amies ni elle-même.

« Comment cela, volatilisées ? » parvint-elle à demander en faisant mine d'apprendre la nouvelle.

« Madame Armand ne sait pas où elles sont. Elles ont apparemment emmené le peu d'effets qui leur appartenait. » continua-t-il en essayant de détecter la moindre de ses réactions.

« Vous n'auriez pas une idée de l'endroit où elles pourraient être allées ? » insista-t-il. Bien qu'il s'efforçait de paraître aimable, son regard était insoutenable. Nul doute qu'il ne voulait rien de bon aux deux Juives s'il parvenait à les retrouver.

« Elles ont bien de la famille dans le nord de la France, mais je ne peux pas imaginer qu'elles soient parties là-bas... » répondit-elle, satisfaite de sa réponse qui lui fournissait certes une information, mais une information qui ne le mènerait pas bien loin dans ses recherches. Quoiqu'il en soit elle jouait son rôle de jeune fille naïve et polie qui s'efforçait d'aider la police.

« Si elles sont parties dans le Nord, nous allons les retrouver, cela ne fait aucun doute. Si jamais vous apprenez quoique ce soit de nouveau, je vous en serait gré de m'en informer. » ajouta-t-il d'un ton faussement aimable.

« Promis ! » l'assura-t-elle ne pouvant retenir un soupir de soulagement tandis qu'il remontait dans sa voiture. La vitre baissée il lui cria : « À très bientôt, Mademoiselle Franget ! » avant de disparaître entraînant avec lui un nuage de poussière.

Quand Angélique entra dans la maison, elle ne réfléchit pas. Bien qu'elle n'ait pas l'habitude de boire de l'alcool, elle déboucha une bouteille de vin de Bourgogne que Charles leur avait apportée et s'en versa une rasade. Elle devait absolument faire passer le gros nœud qui lui nouait la gorge. L'âpreté du vin l'y aida.

mercredi 8 février 2017

Le lieutenant et la dame blanche - extrait n°6 - Paul


Depuis qu'Hector, le facteur, avait apporté une lettre de son père, Angélique essayait souvent de se l'imaginer travaillant en Allemagne. De se représenter la Forêt Noire qu'il décrivait comme un massif forestier composé en grande partie de conifères. De s'imaginer la famille pour qui il travaillait. Au mois de février, la lettre datée du mois de décembre leur était parvenue. Robert avait été fait prisonnier avec la majorité des autres hommes de son régiment près d'Arras à la mi-mai 1940. Après l'armistice, il avait été envoyé en Allemagne en tant que prisonnier de guerre. Il avait été affecté dans une famille possédant une scierie près d'un ruisseau en Forêt Noire. Avec d'autres prisonniers français mais aussi polonais, il devait veiller à ce que le bois livré par les « bûcherons », d'autres prisonniers de guerre, soit rapidement scié pour être utilisé comme bois de chauffage par la population locale. Bien que ne connaissant pas un mot d'allemand, Robert dont le bois était l'univers avait rapidement compris ce qu'on attendait de lui. Pour le reste, un alsacien, prisonnier comme lui, lui facilitait souvent la tâche car son dialecte assez proche de celui des gens de Forêt Noire lui permettait de communiquer et de traduire. Il était hébergé à deux pas de la scierie avec d'autres prisonniers dans un chalet en bois. La scierie appartenait à Frau Erdmann, une jeune femme d'une trentaine d'années et ses quatre enfants âgés de dix à un an. Avec eux vivait la belle mère de la jeune femme, une femme d'une cinquantaine d'année qui lui faisait penser un peu à Marie-Jeanne. Le mari de Frau Erdmann était soldat de la Wehrmacht et se trouvait quelque part en Norvège. Par chance Robert n'avait pas l'air malheureux. Le travail était certes pénible mais les femmes du domaine semblaient plutôt bien traiter les prisonniers. Pendant la journée ils mangeaient à la scierie et du moins n'avaient-ils pas à souffrir de la faim.

Angélique repensait à la lettre de son père et se demandait quand elle pourrait enfin le revoir. Combien de temps allait encore durer cette guerre ? Elle faisait rentrer les vaches à l'étable toute à ses pensées lorsqu'elle entendit un petit sifflement provenant d'un coin où le foin était entassé. Les battements de son cœur s'accélèrent et elle s'arrêta net. Non, ce n'était pas possible. Elle avait sûrement mal entendu. Ou le fil de ses pensées lui avaient joué un tour et elle s'imaginait des choses qui n'étaient pas réelles. Le sifflement imitant le chant du pinson lui parvint à nouveau aux oreilles. Cette fois, elle ne pouvait pas avoir rêvé. Elle s'approcha de la pile de foin, mais la lumière du soleil couchant, filtrant par une ouverture sur le côté de l'étable, l'éblouissait. Elle perçut toutefois un mouvement. Quelqu'un était dans l'étable ! En s'approchant elle reconnut Paul allongé dans le foin qui la regardait d'un air amusé.

« Paul ! Ah non ce n'est pas vrai ! Je rêve là ? » dit-elle à haute voix.

Paul se releva et fit un pas en sa direction.

« Non tu ne rêves pas petite sœur ! C'est bien moi ! Un peu plus maigre et plus sale qu'il y a un an, mais c'est bien moi ! » répondit-il.

Le sifflement l'avait mise dans tous ses états. Enfants, ce sifflement était le signal de Paul quand il voulait l'avertir, autant lors de jeux avec d'autres enfants, que lorsque que les parents étaient en colère après qu'ils aient découvert une de ses bêtises. De réentendre ce signal après tous ces longs mois où on était sans nouvelle de son frère adoré l'avait bouleversée. Et maintenant le voir là, devant elle, en chair et en os, était tout simplement inouï. Elle courut vers lui. Paul la prit dans ses bras et elle ne put retenir ses larmes. L'émotion était tout simplement insoutenable. Elle était tellement heureuse de retrouver son grand frère vivant. Du fait que la famille était sans nouvelles, sa mère et sa grand-mère ne parlaient plus de lui, comme si parler de lui alors qu'on était sans nouvelles aurait provoqué le mauvais sort. Angélique était sûre qu'il était vivant mais les deux femmes avaient imaginé le pire et se repliaient sur elles-mêmes dès que la jeune fille essayait de parler de lui. Elle parvint à se détacher et l'observa en lui demandant :

« As-tu faim ? Oh c'est Maman et Grand-Mère qui vont être contentes de te voir ! »

Il avait effectivement maigri, les traits de son visage étaient devenus plus virils. La barbe de quelques jours et le teint basané en accentuaient encore la masculinité. C'était à présent un homme et même l'expression de son visage s'était durcie bien que son regard soit resté malicieux quand il regardait sa sœur. Il portait des vêtements civils un peu trop larges pour lui. Elle remarqua qu'il l'observait à son tour et déclara comme s'il lisait dans ses pensées :

« Toi aussi, tu as bien changé. Tu es devenue une belle jeune femme. Mais oui, j'ai faim. Cela fait des mois que je mange des racines ! ».

Ils sortirent ensemble de l'étable et se dirigèrent vers la maison. Le coucher de soleil à leur droite se donnait en spectacle. La colline était inondée d'une lumière apaisante et rassurante. Des grillons avaient commencé leur concert et quelques merles semblaient se souhaiter bonne nuit. Ils passèrent devant la menuiserie et le bruit de leurs pas dans le chemin semblait aller à l'unisson. Ils passèrent devant une tonnelle en bois où la famille aimait fêter autrefois lorsqu'il faisait beau. Un rosier grimpant s'était entremêlé autour des poutres qui maintenaient la structure de la construction en rondins. Ses fleurs rouge-orangé embaumaient l'air de leur parfum délicieux. Paul s'arrêta un instant pour humer l'air.

« J'ai souvent pensé que je ne vous reverrai jamais. C'est si bon d'être ici... » reprit-il.

Les derniers rayons du soleil déclinant projetaient cette lumière douce typique d'avant le crépuscule sur les pierres grises et jaunes. Ils entrèrent enfin dans la maison.

« Maman, Grand-mère, regardez qui est là ! » ne put s'empêcher de s'écrier Angélique.

Marie-Jeanne laissa tomber son tricot et sa pelote de laine quand elle aperçut Paul. Joséphine assise près de la vieille dame dans un fauteuil leva les yeux de son livre, le referma d'un coup sec et se leva d'un bond. Paul s'approcha d'elle et la prit dans ses bras.

«C'est bien mon Paul.... oh, si tu savais combien de fois j'ai espéré ce moment... ! » s'exclama-t-elle les larmes aux yeux. Angélique, émue observait la scène un peu en retrait et ne réalisait toujours pas ce qui se déroulait devant ses yeux. Marie-Jeanne se leva lentement, fit un pas en direction du jeune homme qui se détacha doucement de sa mère.

« Viens dans mes bras mon garçon ! » dit-elle en lui tendant les bras. Il se tourna vers elle puis ils s'étreignirent.

« Grand-mère ! » dit-il simplement sincèrement heureux d'être de nouveau parmi les siens.