mardi 27 juin 2017

Le Lieutenant et la dame blanche - Extrait n°17 - Tel un flocon de neige


Arrivée à la boulangerie, Angélique posa son vélo contre le mur, monta les deux marches pour accéder à la porte vitrée. Une petite cloche retentit lorsqu'elle entra. Madame Poilon, la boulangère, une femme blonde assez attirante d'une trentaine d'années, était en pleine discussion avec Augustine. Angélique s'amusa à l'idée que les deux femmes avaient de quoi bien s'entendre. Les femmes plus âgées du village n'aimaient pas beaucoup Madame Poilon qu'elles jugeaient trop provocante. Elle abusait du maquillage, était plutôt aguichante et n'hésitait pas à faire usage de décolletés plongeants qui ravissaient la gente masculine mais lui attiraient régulièrement les foudres de la gente féminine. Augustine, quant à elle, avait fait tourner la tête de nombreux garçons de son âge avant leur départ au front. Paul inclus. Quoique moins provocante que Madame Poilon, la belle brune maîtrisait les gestes et les regards qui ne laissaient pas les hommes indifférents. A côté de ces deux beautés, Angélique se trouvait inintéressante.

« Ah, et cet officier, je n'en ferais qu'une bouchée ! » s'exclama Madame Poilon.

Quand elle avait appris que son mari n'allait pas revenir du front en 1940, la boulangère avait tenté de noyer son chagrin en cherchant du réconfort dans les bras d'un autre. Il y avait d'abord eu un réfugié de Paris qu'elle avait hébergé un temps, puis  avait dû partir. Depuis les ragots allaient bon train qu'elle ne dormait jamais seule, bien qu'elle n'ait pas de partenaire attitré.

« Vous parlez du Lieutenant ? » l' interrogea Augustine.

« Oui. En voilà au moins un qui a de la classe. Des beaux gosses comme ça, il y a longtemps qu'on n'en a pas vus à Clunize ! Ça nous change des paysans d'ici ! » Madame Poilon se mit à rire. Augustine qui avait remarqué Angélique feint l'indignation :

« Enfin, Madame Poilon, c'est un Allemand ! »

« Allemand ou Français, ça ne fait pas de différence ! Un homme reste un homme ! » répondit-elle, riant de plus belle, dévoilant l'écartement entre ses incisives.

Angélique un peu choquée par les propos libéraux de la boulangère s'approcha enfin.

« Bonjour Madame Poilon. Augustine. » Elle les salua, regarda les quelques pains qui restaient sur l'étal et toucha ses coupons de rationnement dans la poche de son manteau pour s'assurer qu'elle ne les avaient pas oubliés. Depuis l'augmentation des réquisitions, la quantité et la qualité du pain s'étaient amoindries. Les autorités avaient interdit les viennoiseries et certains jours, on ne pouvait acheter que le pain de la veille. Elles prétendaient qu'on en mangeait automatiquement moins quand il n'était plus frais. Malgré tout, il n'y avait jusqu'à présent pas eu de pénurie de pain à Clunize. Ni de longues queues pour pouvoir l'acheter, contrairement à ce qui se passait en ville.

Augustine dit au revoir. Le pain sous le bras, elle s'apprêtait à tourner les talons quand la cloche au-dessus de la porte retentit à nouveau. Le Lieutenant von Brackenstein entra. Le rire de Madame Poilon s'interrompit instantanément. Une légère rougeur se diffusa sur ses joues quand elle reconnut celui dont le claquement de bottes résonnait sur le carrelage.

« Mesdames. » salua-t-il poliment en inclinant la tête.

Angélique observa la boulangère qui adressait à présent un large sourire au nouveau venu.

« Bonjour Monsieur l'officier ! » répondit-elle d'une voix mielleuse en se trémoussant derrière son comptoir. Angélique essaya de ne pas laisser paraître son trouble quand elle le reconnut à son tour. Elle se concentra sur Augustine qui ne semblait tout à coup plus si pressée de quitter la boulangerie. D'une démarche langoureuse, celle-ci frôla Ulrich en se rendant vers la sortie,le saluant d'un battement de cils intentionné et d'un petit sourire qui en disait long. Si Angélique l'avait regardé à ce moment précis, elle se serait aperçue qu'il resta indifférent au manège d'Augustine mais réprima un petit sursaut quand il prit conscience de sa présence. Augustine une fois sortie, Madame Poilon reprit, ignorant totalement Angélique :

« Savez-vous que vous m'avez manqué, beau jeune homme ? ». Cela touchait presque l'indécence. La boulangère s'était accoudée au comptoir, légèrement penchée. Elle présentait le creux de ses seins à la vue du Lieutenant qui ne montra cependant aucune réaction. La façon qu'avait Madame Poilon de flirter avec lui fit penser Angélique à une chienne en rut. Un peu en retrait, elle observait en silence la scène qui se déroulait sous ses yeux.

« Je suis honoré Madame que vous ayez remarqué mon absence... » répondit-il lui offrant à son tour un de ses sourires les plus charmants.

« Ah ben vous pensez bien, un beau jeune homme comme vous, ça se remarque tout de suite!.... mais au fait que puis-je pour vous ? » continua la boulangère.

« Il me semble que Mademoiselle était là avant moi... » objecta l'officier, fixant Angélique. Cette fois, celle-ci soutint son regard. Son cœur s'emballa.

« Oh ben c'est vrai ! Vous voyez dans quel état vous me mettez ! » s'exclama Madame Poilon. Puis à Angélique : « Pardon Angélique, alors que te fallait-il ? Un pain ?»

« Oui, j'imagine que je ne pourrais de toute façon pas en avoir deux... » répondit-elle modestement.

« Ben non, tu connais bien les règles, ma jolie... » ajouta la boulangère navrée.

« Un pain alors. » dit la jeune fille.

Madame Poilon se tourna et prit un pain qu'elle posa sur le comptoir.
« Cela fera 1,80 Francs et deux tickets. »

Angélique sortit sa carte de rationnement. La boulangère prit ses ciseaux et découpa deux tickets jaunes qu'elle garda. Elle rendit la carte à Angélique qui paya, s'empara du pain qu'elle rangea dans un panier en osier.

« Au revoir ! » dit Angélique. Elle se tourna et s'avança vers la sortie. Tandis qu'elle levait les yeux, elle croisa le regard de l'officier qui lui tint la porte en lui souriant.

« Une bonne journée, ma jolie ! » s'écria Madame Poilon.

« A bientôt » lui murmura Ulrich tandis qu'elle sortait, l'effleurant involontairement.

La cloche retentit à nouveau, puis elle entendit la porte se refermer derrière elle. Une fois dehors, elle s'arrêta. Quelque chose avait changé. Il n'y avait plus personne dans la rue. Pas un seul bruit. Inconsciemment elle leva les yeux vers le ciel. Il était gris si opaque qu'on ne pouvait en distinguer les contours des nuages. Elle vit les premiers flocons de neige tomber. Quelques uns se posèrent sur son visage. Angélique aimait la neige. Cette légèreté, la douceur des minuscules cristaux qui tombaient comme en secret, sans faire de bruit. Comme s'ils ne voulaient pas se faire remarquer. Elle attacha son panier au vélo, remarqua une nouvelle affiche rose qui attira son attention. Elle s'approcha alors du panneau d'affichage où elle reconnut la photo de l'homme figurant sur l'affiche. Il s'agissait d'un ami de son père, habitant un village voisin. L'affiche annonçait son arrestation, le traitant de terroriste car il avait caché des Juifs recherchés par la police.

« Voulez-vous que je vous ramène ? C'est sur mon chemin de toutes façons ! » entendit soudain Angélique. La neige tombait à présent à renfort de gros flocons limitant la vue à une dizaine de mètres au maximum. Pendant qu'elle lisait l'article, la jeune fille ne s'était pas aperçue qu'elle était couverte de neige. Elle se retourna. Ulrich se tenait devant la Mercedes-Benz à laquelle elle n'avait pas prêté attention auparavant.

« L'idée de vous retrouver enneigée me peinerait beaucoup. » plaisanta-t-il. « D'autant que je dois vous demander un petit service. Ce serait l'occasion d'en discuter. »

Le sol étant gelé depuis des semaines, une fine couche blanche s'étalait déjà au sol.

« Et mon vélo ? » demanda-t-elle, satisfaite de trouver un prétexte pour décliner son offre.

« Pas de problème. »

Ulrich s'approcha, s'empara du vélo qu'il fit rouler jusque la voiture. Il ouvrit la porte arrière, cala la bicyclette contre la banquette. Angélique, un peu gênée, ne put s'empêcher de regarder autour d'elle pour voir si quelqu'un avait observé la scène. Mais la neige continuait de tomber, semblant les couper du reste du monde. Toujours personne en vue. La jeune fille se laissa convaincre lorsque Ulrich, galant, lui ouvrit la portière de la voiture et attendit. Elle sentait l'humidité traverser ses vêtements, aussi elle se décida à monter.

« Merci. » dit-elle simplement en prenant place sur le siège en cuir noir.
Le Lieutenant ferma la portière et vint s'asseoir à la place du conducteur. Il mit le contact et démarra l'automobile qui dérapa légèrement. Les gros flocons rendaient la visibilité difficile. Il alluma les essuie-glaces. De se retrouver si proche de lui dans un endroit si exigu laissa Angélique sans voix. En l'espace de quelques minutes, la couche de neige s'était épaissie. On ne distinguait quasiment plus les contours de la route.

« Je suis bien content de vous avoir comme guide ! » plaisanta Ulrich. « Pour quelqu'un qui n'est pas d'ici, il y aurait vraiment de quoi se perdre ! »

Angélique lui lança un regard en coin. Ils avaient quitté le village et se dirigeaient lentement en direction de la forêt. Protégé par les arbres, le chemin y était par chance plus praticable.

« Heureusement que je suis déjà revenu de Lyon. Avec ce temps, j'aurais mis des heures ! » reprit-il.

Angélique se tourna vers lui. Les flocons de neige sur sa casquette et son uniforme se transformaient en gouttelettes d'eau. Ses joues rosies par le froid faisaient ressortir l'éclat de ses yeux.

« Vous étiez à Lyon ? » s'intéressa-t-elle.

« Oui. Ne me dites pas que contrairement à Madame Poilon vous n'aviez pas remarqué mon absence ? » Ulrich prit un air contrit. « Vous me décevez ! »

Angélique se détendit en repensant au comportement de la boulangère. Elle fit non d'un signe de la tête et pouffa.

« Je crois que vous lui plaisez... » déclara-t-elle soudain redevenue sérieuse.

« Je ne crois pas que je lui plais. Je crois plutôt qu'elle aime plaire. » précisa-t-il soudain plus grave.

Pour Angélique, il était inconcevable qu'un homme reste indifférent aux manières d'une femme expérimentée et attirante comme Madame Poilon. D'autant plus qu'elle la trouvait vraiment belle. Une once de jalousie la rendit téméraire :

« Et vous plaît-elle ? » Angélique le fixait intensément. Ses yeux paraissaient le mettre au défi.

« Vous savez, j'ai côtoyé beaucoup de femmes de son genre à Paris. Elles sont amusantes... » expliqua-t-il se réjouissant de la voir se mettre dans un tel état. « Au fond, elle a raison. La solitude est un poids de plus parmi toutes les difficultés de l'époque à laquelle nous vivons. Chercher un peu de chaleur sans penser au lendemain est peut-être la seule consolation en ces temps de guerre. »

Angélique vit tout à coup la boulangère d'un autre œil. Pourquoi la blâmer. Après tout, Ulrich avait raison.

« Dans mon cas, cela n'a malheureusement pas marché. » expliqua-t-il. « A Paris. »

« Ah non ? »

« Au début peut-être. Mais en réalité, sans sentiments, on ressent toujours ce vide qui nous ronge.... » Il la dévisageait à présent d'une façon qui la fit frissonner. Tout son être exprimait la souffrance de ce manque de chaleur dont il faisait allusion. Angélique y fut très réceptive. L'alchimie agissait.  

« Mais vous n'avez toujours pas répondu à ma question ! » insista-t-il.

« Votre question ? »

« N'avez-vous pas remarqué mon absence ? »

Le jeune homme se concentrait à présent sur le chemin qui sortait de la forêt. Ils étaient en amont du village et la neige y était plus dense. Angélique fixait à présent les arbres recouverts d'une pellicule blanche.

« Bien sûr que si. Qu'y avez-vous fait ? » répondit-elle. Elle n'osait pas le regarder. Ulrich satisfait de son aveu décréta :

« Il commence à y avoir du grabuge à Lyon. Des noyaux de résistance s'organisent. Une presse clandestine circule, des actes de terrorisme ont déjà eu lieu. La police allemande est en train de s'y installer. Je peux déjà vous dire que les représailles seront terribles. J'ai déjà vu ces méthodes à Paris.... »

Angélique s'inquiéta en pensant à son frère qui était au beau milieu de tout cela.

« Quel genre de méthodes ? » interrogea-t-elle, plissant le front.

Elle l'observa de profil, remarqua ses traits se durcir. Il pressa les lèvres, puis se tourna vers elle. Elle le sentait tourmenté, elle perçut du dégout dans son intonation.

« Voulez-vous vraiment le savoir ? » demanda-t-il. Il fixait le chemin devant la voiture.

Angélique prit peur. Elle ne savait pas ce qui l'effrayait le plus. Les révélations qu'il était prêt à lui faire ou sa vulnérabilité ? Elle l'avait toujours considéré comme un vainqueur inaltérable, que rien ne parvenait à ébranler. Elle hocha légèrement de la tête.

« Je ne devrais même pas vous raconter tout ça. Je n'en ai en principe pas le droit. Mais je voudrais que vous sachiez que ces méthodes me répugnent.... » Il fit une pause, paraissant attendre son assentiment. Elle le regarda avec tendresse. Sa sensibilité la touchait.

« D'accord. » dit-elle.

Il déglutit. L'aveu avait du mal à passer.

« Ces messieurs de la Gestapo ne reculent devant rien pour obtenir des informations. Ils sont très créatifs et n'hésitent pas à torturer d'une manière que vous ne pouvez même pas imaginer. Casser les dents, plonger la tête dans l'eau froide, donner des coups... Ils laissent des résistants debout dans une pièce pendant des heures avec l'interdiction de s'asseoir ou de s'allonger. Avez-vous une idée de tout ce qu'on est prêt à avouer quand on est dans cette position pendant des heures et qu'on vous empêche de dormir ? »

Angélique sentit son estomac se nouer. Elle pâlit, la bouche entrouverte, choquée de ce qu'elle venait d'entendre.

« Pardonnez-moi... » dit-il lorsqu'il remarqua l'effet que ces révélations provoquaient chez la jeune fille.

« Ce sont des Allemands, comme vous... » répliqua-t-elle d'un murmure à peine audible.

« Ne vous y méprenez pas. Certains policiers français ne sont pas mieux. Il est vrai que la plupart des SS que j'ai rencontrés ont un côté sadique. Certains soldats de la Wehrmacht l'ont également mais je vous garantis que la majorité du peuple allemand n'est pas ainsi. »

Dans un élan, il posa sa main droite sur le bras d'Angélique.

« Comme vous par exemple... » affirma la jeune fille.

« S'ils venaient à apprendre ce que je pense de leurs méthodes, je risquerais le même sort que leurs victimes... »

« Je vous promets de n'en parler à personne ! » s'exclama Angélique un peu naïvement.

« Je vous fais confiance. Sinon je ne vous en aurais pas parlé. Lors de mon séjour à Lyon j'ai rencontré trois gros bras de la Gestapo qui ne vont sûrement pas tarder à faire parler d'eux. »

« Pourquoi me racontez-vous tout cela ? » le questionna soudain Angélique, encore plus pâle qu'auparavant.

« Peut-être parce qu'un changement est en train de se produire en moi. »

Ils étaient arrivés dans la cour de la ferme. Il neigeait encore. Ulrich arrêta le moteur de la voiture. Alors qu'Angélique voulait ouvrir la portière, il la retint d'un geste.

« Avec toutes ces révélations j'ai oublié de vous parler de la proposition que je voulais vous faire. » reprit-il. Il était si proche  qu'elle sentait son souffle lui caresser le visage. Ses traits s'étaient radoucis. Elle ne parvenait pas à détourner le regard de son visage. De ses sourcils qui encadraient ses yeux si harmonieusement . Ses yeux dont les nuances indéfinissables de bleu la faisaient chavirer au plus profond d'elle. Le nez franc et droit en opposition avec la bouche, souple et douce.

« Quelle proposition ? » interrogea-t-elle.