mercredi 22 mars 2017

Le lieutenant et la dame blanche - Extrait n°11 - L'échiquier


« Mais je vois que vous allez mieux. Je crois que je peux vous laisser maintenant. Au fait, comment va votre grand-mère ? » s'enquerra-t-il alors qu'il s'était levé et regardait en direction du couloir à emprunter pour accéder aux chambres. La cuisine était assez imposante, en forme de L, dotée de grandes fenêtres elle permettait d'avoir vue sur la cour. Une table imposante en bois massif occupait le centre de la pièce et faisait office de salle à manger. A l'autre bout de la pièce était aménagé un petit coin bibliothèque composé d'une étagère, de deux fauteuils et d'un canapé en face de la cheminée.

« Toujours pas de changement. Mais merci beaucoup d'avoir envoyé votre docteur. Je lui donne les médicaments qu'il m'a remis pour elle. » remercia-t-elle.

Tandis qu'il se dirigeait vers la porte d'entrée, elle remarqua que son regard s'était posé dans un coin au fond du salon. Le coin bibliothèque. Les livres et l'échiquier s'y trouvaient. Il s'en approcha et sembla observer avec une profonde attention autant les œuvres littéraires figurant sur les étagères que les figures du jeu d'échecs. Angélique fut soudain prise de panique en pensant à la censure. Elle avait entendu parler de la liste Otto qui répertoriait les auteurs et les œuvres censurés. Elle espérait qu'aucune des œuvres de Victor Hugo, Paul Verlaine et d'autres recueils de poésie française sur l'étagère n'y figuraient. Von Brackenstein prit un air perplexe : Angélique se détendit en voyant que son attention était attirée par le jeu d'échecs. Il avait sans doute découvert la dame blanche de l'échiquier. Elle avait une forme très particulière, et pour cause : Angélique l'avait tournée avec son père en laissant libre cours à sa créativité. Sous la couronne, elle avait des formes assez surprenantes : bombée au niveau de la poitrine, taille affinée pour une partie inférieure plus large. Elle représentait sa figure préférée. En comparaison la dame noire était sans fantaisie, seule la couronne était identique, le reste de la silhouette plutôt plat.

« Ce jeu d'échecs est vraiment très original ! D'où l'avez-vous ? » demanda-t-il soudain en s'emparant de la dame blanche pour la contempler de plus près.

« Mon père l'a fabriqué. Je l'ai aidé à tourner quelques figures qui sont.... disons, personnalisées. » répondit-elle avec une pointe d'ironie.

L'officier observait la pièce dans les moindres détails.

« C'est le moins qu'on puisse dire, je n'ai encore jamais vu une dame de la sorte... » Ses traits s'adoucirent en un sourire dissimulé tandis qu'il reposait la figure sur l'échiquier. Ses mains étaient soignées, il avait des doigts longs et fins, une poigne cependant forte.

« C'est mon porte chance. Je n'ai jamais gagné une seule partie avec les figures noires. » continua-t-elle en lui souriant.

« L'échiquier est magnifique aussi. De l'excellent travail. De quel bois est-il ? » voulut-il savoir.

Angélique se leva, posa son bol dans l'évier puis avança vers la bibliothèque. Elle avait repris des couleurs, se sentait beaucoup mieux, le malaise ayant fait place à une sorte de bonhomie agréable.

« Du merisier et de l'érable. Merci pour le compliment, mon père est un artiste en ce qui concerne le travail du bois. » L'officier remarqua l'étincelle dans les yeux de la jeune fille quand elle parlait de son père. Elle se tenait à quelques centimètres de lui, aussi put-elle sentir une légère fragrance quand il se tourna complètement vers elle. Angélique se surprit à vouloir fermer les yeux mais se retint. Il la regardait toujours. Elle avait l'impression de se noyer dans ses yeux bleus clairs, incapable de s'en détacher. Sous sa casquette d'officier, elle remarqua qu'il avait les cheveux blond vénitien. Elle ne parvenait pas à interpréter l'expression de son visage alors qu'un silence pesant s'était installé. L'espace de quelques secondes, un trouble sembla les envelopper tous les deux. Le cœur de la jeune fille battait la chamade, elle n'osait penser à ce qui se passerait s'il venait à s'approcher encore un peu. Elle était au fond si lasse et se sentait si désespérément seule... Cet homme qui devrait pourtant provoquer une forme de répulsion en elle l'attirait plus qu'elle ne voulait se l'avouer. Il était l'ennemi après tout. Il était l'occupant. Et pourtant. Alors qu'il n'était là que depuis quelques jours, il lui avait déjà apporté son aide à plusieurs reprises. De par sa présence et son soutien il était parvenu à redonner un peu de couleur au quotidien si morose de la jeune fille. Après tous ces mois difficiles, l'état de santé de sa grand-mère qui s'était détérioré, elle se surprenait à retrouver enfin goût à la vie. Même s'il était l'ennemi. Il semblait avoir le don de la faire se sentir vivante juste par sa présence, bien qu'elle ne savait absolument rien de lui. C'est lui qui rompit le silence paraissant lutter contre son propre trouble:

« Où est-il en ce moment ? » demanda-t-il regrettant instantanément d'avoir été si indiscret. Après tout il était possible que le père de la jeune fille soit mort ou prisonnier et que les Allemands en soient responsables. Le visage d'Angélique se rembrunit en effet.

« En Allemagne. Quelque part en Forêt Noire. Il est prisonnier de guerre. » répondit-elle sur un ton de reproche. Von Brackenstein lut de la colère mêlée à de la tristesse dans son regard.

« Pardonnez ma curiosité. » s'excusa-t-il.

Il s'en voulait tellement d'avoir abordé ce sujet si douloureux. Si désemparée, il aurait tellement envie de la prendre dans ses bras mais comment réagirait-elle ? De par cette question idiote, il lui avait rappelé qu'il était allemand, et que les Allemands étaient les ennemis. Il l'avait sentie si proche quelques minutes auparavant, à présent la distance qui les séparait prenait toute sa dimension. Il se demanda brusquement pourquoi l'opinion que la jeune fille avait de lui était si importante à ses yeux. Des filles, et même des femmes, il en avait bien rencontrées quelques unes, notamment des Françaises, surtout quand il était à Paris. Après l'armistice en 1940, il avait juste quitté la France quelques mois pour se former à « l'école de guerre » de Munich, qui n'était autre qu'une école d'officiers. Les rares permissions qu'il avait obtenues, il les avait passées à Stuttgart auprès de sa famille. Combien de fois il s'était dit qu'il avait de la chance. Être l'occupant dans la plus belle capitale du monde, il aurait vraiment pu tomber pire. Comme son frère par exemple qui luttait depuis le début de la guerre sur le front est. Au début il avait trouvé « les vacances » dans le Paris occupé assez plaisantes. Il plaisait aux femmes, dans les cabarets et les bars, elles ne le lui cachaient pas. Mais ces brèves rencontres autorisées et organisées pour le plaisir des soldats de la Wehrmacht avec des professionnelles dans des salons n'avaient pas réussi à combler le vider de son âme. L'intellectuel sensible qu'il était avait rapidement pris ses distances avec ce monde de la joie trop superficiel à son goût. Homme de lettres, il avait préféré fréquenter les milieux culturels de la capitale. Les sorties au théâtre, à l'opéra ainsi que des rencontres avec des artistes l'avaient bien plus accompli que les plaisirs de la chair dénués de sentiments. Par la même occasion il avait perfectionné ses connaissances du français, de sorte que son accent était devenu quasiment inaudible. Il aurait pu s'imaginer rester à Paris jusque la fin de la guerre tant il s'y était bien senti. Mais lorsque l'information lui parvint que toute la France allait être occupée en novembre 1942 il comprit tout de suite qu'il n'allait pas pouvoir y rester. Il fut aussitôt envoyé dans la région de Roanne avec son régiment. Après la vie trépidante d'une grande capitale, la campagne. Certes non loin de Lyon, mais après Paris, le contraste était néanmoins brutal. Il avait regretté ce départ car il s'était fait des amis à Paris, d'autant qu'il avait toujours vécu en ville. Mais en temps de guerre, un soldat se devait d'accepter son sort. Et voilà qu'à peine deux jours après son arrivée, la jeune fille de la ferme Franget ne lui sortait pas de la tête. Aucune des Parisiennes qu'il avait rencontrées ne l'avait obsédé de la sorte. Il admirait le courage de la jeune fille autant que son sens du devoir envers sa famille. Son ardeur lorsqu'elle avait essayé de défendre le peu de bois qu'il leur restait. Il appréciait tout simplement son naturel. Quoiqu'un naturel racé. Elle n'était pas négligée comme certaines paysannes. On dénotait la bonne éducation et l'importance des bonnes manières chez elle. Quel âge pouvait-elle bien avoir ? Après les citadines qu'il avait fréquentées, Angélique était une vraie bouffée d'air frais. Elle était si vive et si fraîche. Il sentait qu'elle n'était pas indifférente mais décelait une certaine lutte envers elle-même. Surtout en ce moment où il était question de son père.

« Ah maman, tu es déjà là ! Je te présente le lieutenant von Brackenstein. » dit-elle soudain.

samedi 11 mars 2017

Le lieutenant et la dame blanche - extrait n°10 - Le malaise


En fin d'après-midi, elle sortit pour remplir son panier de bois avant la tombée de la nuit. Elle fut abasourdie de constater que l'abri sur toute la longueur de la menuiserie était rempli. Avec ce stock elles pourraient tenir jusque la fin de l'hiver sans avoir froid! Tandis qu'elle se retournait, elle observa une moto s'approcher et s'arrêter à quelques mètres d'elle. Il s'agissait de l'officier von Brackenstein. Elle le reconnut instantanément à son allure. Il descendit de moto. Sa démarche était celle d'un homme déterminé et sûr de lui. Il s'approcha.

« Bonjour Mademoiselle Franget. Je venais vous dédommager d'une première avance pour les deux ares de forêt que des villageois et certains de mes hommes ont commencé à couper. Le bois, une fois scié, sera réquisitionné pour mon régiment,une partie sera vendue dans les alentours.»

De sa main gantée de cuir noir, il lui tendit une enveloppe. Très étonnée qu'il prenne la peine de se déplacer en personne pour lui remettre le pli, elle leva les yeux et surprit son regard fixe. Il avait l'air plutôt bienveillant. A cet instant précis il la considérait comme une partenaire commerciale. Comme une collaboratrice. Forcée, mais collaboratrice quand même. Elle le détailla de la casquette aux bottes. Ses yeux étaient si hypnotisants qu'elle n'avait pas encore prit la peine d'examiner le reste de son visage. Un petit pli se formait aux coins de sa bouche lorsqu'il lui parlait. Son uniforme était impeccable. Cet homme avait un charisme incroyable. Soudain elle ne parvint plus à penser clairement. Après toute l'angoisse des semaines passées, l'optimisme et l'espoir refaisaient enfin surface. En fin de compte, cette action était une aubaine car le prix du bois s'était envolé avec la pénurie, l'argent contenu dans cette enveloppe leur faciliterait amplement la vie. Elle se sentit tout à coup tellement lasse. C'était si bon de plonger son regard dans celui de cet homme qui semblait contribuer au fait qu'une lueur d'espoir se profilait enfin à l'horizon. L'espace d'un instant, elle se sentit incapable de réagir, ou même de penser. Tout oublier, se laisser aller, ne penser à rien et se laisser happer par ce regard glacial comme ce jour de novembre.

« Vous ne vous sentez pas bien, Mademoiselle ? » entendit-elle soudain. Des paroles pleines d'empathie lui parvenaient de loin.

Elle se sentait effectivement prise de vertiges, ses paupières lui paraissaient si lourdes.... elle remarqua des crampes d'estomac lui rappelant qu'elle n'avait quasiment rien mangé de la journée.

Elle sentit subitement des bras la soutenir. Von Brackenstein l'aida à regagner la maison en la soulevant ou la portant, elle aurait été incapable de le dire. Ses bras lui transmettaient sa chaleur et le sentiment d'être plus ou moins portée était si agréable... Se laisser aller, tout oublier. Juste sentir ces bras. Elle était totalement à bout de force.

Une fois dans la maison, l'officier la déposa dans un fauteuil. Lorsqu'il la relâcha, elle frissonna de froid malgré la chaleur du foyer.

« Il semble que vous ayez oublié de vous occuper un peu de vous. Vous avez l'air épuisée. Avez-vous au moins mangé quelque chose aujourd'hui ? » lui demanda-t-il gentiment.

« Presque rien... » avoua-t-elle d'une petite voix exténuée.

« Tenez. Buvez. » dit-il en lui tendant un verre d'eau qu'elle but rapidement.

Le lieutenant jeta un œil dans ce qu'il y avait dans la marmite sur le feu, trouva un bol sur le séchoir à vaisselle au-dessus de l'évier et y versa une louche de soupe encore chaude. Le liquide fumait et sentait bon. Angélique sentit que des couleurs lui revenaient lentement au visage. Le jeune homme posa le bol sur la table et s'approcha d'elle pour l'aider à se lever et prendre place sur une chaise. De nouveau le contact de ses mains et ses bras sur elle. Cette sensation était si étrange. Si nouvelle et pourtant si évidente. Ce fut presque à regrets qu'elle commença à manger lorsqu'il se détacha d'elle.

« Merci. Je crois que ça va déjà mieux.» dit-elle.

Le vertige avait à présent fait place à une autre forme de trouble. Elle dût bien s'avouer que ce jeune officier ne lui inspirait pas l'aversion que lui inspirait par exemple Mr Giraud. Cette situation était proprement irréelle. Un officier ennemi qui lui servait à manger dans sa cuisine !

Il s'était attablé en face d'elle, le dos appuyé confortablement en arrière sur le dossier de la chaise. Un sourire amusé révéla des traits d'une douceur surprenante pour un soldat. Il la dévisageait et semblait se délecter de la voir manger à présent avec une telle ardeur.

« Vivez-vous seule ici avec votre grand-mère ? » demanda-t-il

« Non, ma mère vit avec nous, mais elle travaille beaucoup et rentre toujours très tard. »

Elle évitait son regard, mais eut tout le loisir de détailler son uniforme. Le vert de gris lui était très seyant. L'ensemble était impeccable et extériorisait une certaine classe. Son regard s'attarda sur l'insigne de ses épaules. Comment s'était-il présenté déjà? « Lieutenant » avait-il dit. Un grade si élevé et pourtant si jeune.