En
fin d'après-midi, elle sortit pour remplir son panier de bois avant
la tombée de la nuit. Elle fut abasourdie de constater que l'abri
sur toute la longueur de la menuiserie était rempli. Avec ce stock
elles pourraient tenir jusque la fin de l'hiver sans avoir
froid! Tandis qu'elle se retournait, elle observa une moto
s'approcher et s'arrêter à quelques mètres d'elle. Il s'agissait
de l'officier von Brackenstein. Elle le reconnut instantanément à son
allure. Il descendit de moto. Sa démarche était celle d'un homme
déterminé et sûr de lui. Il s'approcha.
« Bonjour
Mademoiselle Franget. Je venais vous dédommager d'une première
avance pour les deux ares de forêt que des villageois et
certains de mes hommes ont commencé à couper. Le bois, une fois
scié, sera réquisitionné pour mon régiment,une partie sera vendue
dans les alentours.»
De
sa main gantée de cuir noir, il lui tendit une enveloppe. Très
étonnée qu'il prenne la peine de se déplacer en personne pour lui
remettre le pli, elle leva les yeux et surprit son regard fixe. Il
avait l'air plutôt bienveillant. A cet instant précis il la
considérait comme une partenaire commerciale. Comme une
collaboratrice. Forcée, mais collaboratrice quand même. Elle le
détailla de la casquette aux bottes. Ses yeux étaient si
hypnotisants qu'elle n'avait pas encore prit la peine d'examiner le
reste de son visage. Un petit pli se formait aux coins de sa bouche
lorsqu'il lui parlait. Son uniforme était impeccable. Cet homme
avait un charisme incroyable. Soudain elle ne parvint plus à penser
clairement. Après toute l'angoisse des semaines passées,
l'optimisme et l'espoir refaisaient enfin surface. En fin de compte,
cette action était une aubaine car le prix du bois s'était envolé
avec la pénurie, l'argent contenu dans cette enveloppe leur
faciliterait amplement la vie. Elle se sentit tout à coup tellement
lasse. C'était si bon de plonger son regard dans celui de cet homme
qui semblait contribuer au fait qu'une lueur d'espoir se profilait
enfin à l'horizon. L'espace d'un instant, elle se sentit incapable
de réagir, ou même de penser. Tout oublier, se laisser aller, ne
penser à rien et se laisser happer par ce regard glacial comme ce
jour de novembre.
« Vous
ne vous sentez pas bien, Mademoiselle ? » entendit-elle
soudain. Des paroles pleines d'empathie lui parvenaient de loin.
Elle
se sentait effectivement prise de vertiges, ses paupières lui
paraissaient si lourdes.... elle remarqua des crampes d'estomac lui
rappelant qu'elle n'avait quasiment rien mangé de la journée.
Elle
sentit subitement des bras la soutenir. Von Brackenstein l'aida à
regagner la maison en la soulevant ou la portant, elle aurait été
incapable de le dire. Ses bras lui transmettaient sa chaleur et le
sentiment d'être plus ou moins portée était si agréable... Se
laisser aller, tout oublier. Juste sentir ces bras. Elle était
totalement à bout de force.
Une
fois dans la maison, l'officier la déposa dans un fauteuil.
Lorsqu'il la relâcha, elle frissonna de froid malgré la chaleur du
foyer.
« Il
semble que vous ayez oublié de vous occuper un peu de vous. Vous
avez l'air épuisée. Avez-vous au moins mangé quelque chose
aujourd'hui ? » lui demanda-t-il gentiment.
« Presque
rien... » avoua-t-elle d'une petite voix exténuée.
« Tenez.
Buvez. » dit-il en lui tendant un verre d'eau qu'elle but
rapidement.
Le
lieutenant jeta un œil dans ce qu'il y avait dans la marmite sur le
feu, trouva un bol sur le séchoir à vaisselle au-dessus de l'évier
et y versa une louche de soupe encore chaude. Le liquide fumait et
sentait bon. Angélique sentit que des couleurs lui revenaient
lentement au visage. Le jeune homme posa le bol sur la table et
s'approcha d'elle pour l'aider à se lever et prendre place sur une
chaise. De nouveau le contact de ses mains et ses bras sur elle.
Cette sensation était si étrange. Si nouvelle et pourtant si
évidente. Ce fut presque à regrets qu'elle commença à manger
lorsqu'il se détacha d'elle.
« Merci.
Je crois que ça va déjà mieux.» dit-elle.
Le
vertige avait à présent fait place à une autre forme de trouble.
Elle dût bien s'avouer que ce jeune officier ne lui inspirait pas
l'aversion que lui inspirait par exemple Mr Giraud. Cette situation
était proprement irréelle. Un officier ennemi qui lui servait à
manger dans sa cuisine !
Il
s'était attablé en face d'elle, le dos appuyé confortablement en
arrière sur le dossier de la chaise. Un sourire amusé révéla des
traits d'une douceur surprenante pour un soldat. Il la dévisageait
et semblait se délecter de la voir manger à présent avec une telle
ardeur.
« Vivez-vous
seule ici avec votre grand-mère ? » demanda-t-il
« Non,
ma mère vit avec nous, mais elle travaille beaucoup et rentre
toujours très tard. »
Elle
évitait son regard, mais eut tout le loisir de détailler son
uniforme. Le vert de gris lui était très seyant. L'ensemble était
impeccable et extériorisait une certaine
classe. Son regard s'attarda sur l'insigne de ses épaules. Comment
s'était-il présenté déjà? « Lieutenant »
avait-il dit. Un grade si élevé et pourtant si jeune.