samedi 11 mars 2017

Le lieutenant et la dame blanche - extrait n°10 - Le malaise


En fin d'après-midi, elle sortit pour remplir son panier de bois avant la tombée de la nuit. Elle fut abasourdie de constater que l'abri sur toute la longueur de la menuiserie était rempli. Avec ce stock elles pourraient tenir jusque la fin de l'hiver sans avoir froid! Tandis qu'elle se retournait, elle observa une moto s'approcher et s'arrêter à quelques mètres d'elle. Il s'agissait de l'officier von Brackenstein. Elle le reconnut instantanément à son allure. Il descendit de moto. Sa démarche était celle d'un homme déterminé et sûr de lui. Il s'approcha.

« Bonjour Mademoiselle Franget. Je venais vous dédommager d'une première avance pour les deux ares de forêt que des villageois et certains de mes hommes ont commencé à couper. Le bois, une fois scié, sera réquisitionné pour mon régiment,une partie sera vendue dans les alentours.»

De sa main gantée de cuir noir, il lui tendit une enveloppe. Très étonnée qu'il prenne la peine de se déplacer en personne pour lui remettre le pli, elle leva les yeux et surprit son regard fixe. Il avait l'air plutôt bienveillant. A cet instant précis il la considérait comme une partenaire commerciale. Comme une collaboratrice. Forcée, mais collaboratrice quand même. Elle le détailla de la casquette aux bottes. Ses yeux étaient si hypnotisants qu'elle n'avait pas encore prit la peine d'examiner le reste de son visage. Un petit pli se formait aux coins de sa bouche lorsqu'il lui parlait. Son uniforme était impeccable. Cet homme avait un charisme incroyable. Soudain elle ne parvint plus à penser clairement. Après toute l'angoisse des semaines passées, l'optimisme et l'espoir refaisaient enfin surface. En fin de compte, cette action était une aubaine car le prix du bois s'était envolé avec la pénurie, l'argent contenu dans cette enveloppe leur faciliterait amplement la vie. Elle se sentit tout à coup tellement lasse. C'était si bon de plonger son regard dans celui de cet homme qui semblait contribuer au fait qu'une lueur d'espoir se profilait enfin à l'horizon. L'espace d'un instant, elle se sentit incapable de réagir, ou même de penser. Tout oublier, se laisser aller, ne penser à rien et se laisser happer par ce regard glacial comme ce jour de novembre.

« Vous ne vous sentez pas bien, Mademoiselle ? » entendit-elle soudain. Des paroles pleines d'empathie lui parvenaient de loin.

Elle se sentait effectivement prise de vertiges, ses paupières lui paraissaient si lourdes.... elle remarqua des crampes d'estomac lui rappelant qu'elle n'avait quasiment rien mangé de la journée.

Elle sentit subitement des bras la soutenir. Von Brackenstein l'aida à regagner la maison en la soulevant ou la portant, elle aurait été incapable de le dire. Ses bras lui transmettaient sa chaleur et le sentiment d'être plus ou moins portée était si agréable... Se laisser aller, tout oublier. Juste sentir ces bras. Elle était totalement à bout de force.

Une fois dans la maison, l'officier la déposa dans un fauteuil. Lorsqu'il la relâcha, elle frissonna de froid malgré la chaleur du foyer.

« Il semble que vous ayez oublié de vous occuper un peu de vous. Vous avez l'air épuisée. Avez-vous au moins mangé quelque chose aujourd'hui ? » lui demanda-t-il gentiment.

« Presque rien... » avoua-t-elle d'une petite voix exténuée.

« Tenez. Buvez. » dit-il en lui tendant un verre d'eau qu'elle but rapidement.

Le lieutenant jeta un œil dans ce qu'il y avait dans la marmite sur le feu, trouva un bol sur le séchoir à vaisselle au-dessus de l'évier et y versa une louche de soupe encore chaude. Le liquide fumait et sentait bon. Angélique sentit que des couleurs lui revenaient lentement au visage. Le jeune homme posa le bol sur la table et s'approcha d'elle pour l'aider à se lever et prendre place sur une chaise. De nouveau le contact de ses mains et ses bras sur elle. Cette sensation était si étrange. Si nouvelle et pourtant si évidente. Ce fut presque à regrets qu'elle commença à manger lorsqu'il se détacha d'elle.

« Merci. Je crois que ça va déjà mieux.» dit-elle.

Le vertige avait à présent fait place à une autre forme de trouble. Elle dût bien s'avouer que ce jeune officier ne lui inspirait pas l'aversion que lui inspirait par exemple Mr Giraud. Cette situation était proprement irréelle. Un officier ennemi qui lui servait à manger dans sa cuisine !

Il s'était attablé en face d'elle, le dos appuyé confortablement en arrière sur le dossier de la chaise. Un sourire amusé révéla des traits d'une douceur surprenante pour un soldat. Il la dévisageait et semblait se délecter de la voir manger à présent avec une telle ardeur.

« Vivez-vous seule ici avec votre grand-mère ? » demanda-t-il

« Non, ma mère vit avec nous, mais elle travaille beaucoup et rentre toujours très tard. »

Elle évitait son regard, mais eut tout le loisir de détailler son uniforme. Le vert de gris lui était très seyant. L'ensemble était impeccable et extériorisait une certaine classe. Son regard s'attarda sur l'insigne de ses épaules. Comment s'était-il présenté déjà? « Lieutenant » avait-il dit. Un grade si élevé et pourtant si jeune.