mercredi 15 février 2017

Le lieutenant et la dame blanche - Extrait n°7 - Visite de mauvaise augure


Charles était à peine parti qu'un autre bruit de moteur se fit entendre. Angélique qui était restée dans la cour centrale de la ferme se fit de l'ombre à l'aide de sa main pour ne pas être éblouie en regardant dans la direction du véhicule qui s'approchait. Elle distingua une automobile noire. Il n'était pas courant de voir ce genre de véhicule venir ici. Ce n'était sans doute pas de bonne augure.

La voiture, une traction avant, s'arrêta à quelques pas d'elle. Un homme grand aux vêtements sombres, coiffé d'un chapeau descendit. Elle reconnut immédiatement Monsieur Giraud qui vint vers elle en la saluant :

« Bonjour, Mademoiselle Franget! » Il la fixait de ses yeux qui lui firent penser à un rapace. Angélique n'avait pas encore eu l'occasion de rencontrer de vrais nazis de la Gestapo allemande mais elle ne put s'empêcher de penser que Monsieur Giraud en avait toute l'apparence. Hector ou même Charles décrivait parfois les horreurs que ces bourreaux infligeaient à ceux qui avaient le malheur d'avoir d'autres idées politiques ou d'être simplement différents.

« Bonjour. Si vous cherchez ma mère, elle n'est pas là. » répondit-elle.

« Non en fait, c'est vous que je voulais voir. Vous étiez visiblement assez liée avec une petite Elsa qui était logée chez une certaine Madame Armand » continua-t-il sur un ton étonnamment doux.

Angélique n'était pourtant pas dupe. Son cœur commença à battre à tout rompre. C'était exactement ce dont sa mère l'avait mise en garde. Monsieur Giraud était à la recherche d'Elsa et sa mère. Il savait qu'elles étaient des Juives étrangères.

« En effet, je lui ai appris à jouer aux échecs. Y a-t-il quelque chose de mal à ça ? » répondit-elle en essayant de cacher son malaise.

« Du tout. C'est juste que nous soupçonnons Elsa et sa mère d'être juives. Et comme elles ne sont pas Françaises, vous savez certainement qu'elles doivent dans ce cas se faire enregistrer. Or elles semblent s'être volatilisées ! » ajouta-t-il. Cette fois il avait de nouveau ce regard de prédateur prêt à bondir. Bien qu'Angélique, sa mère et Madame Armand s'étaient mises d'accord sur une réponse en cas d'interrogatoire comme celui-ci, la jeune fille avait peine à rester calme et trouver une réponse qui satisferait le policier curieux sans compromettre ses amies ni elle-même.

« Comment cela, volatilisées ? » parvint-elle à demander en faisant mine d'apprendre la nouvelle.

« Madame Armand ne sait pas où elles sont. Elles ont apparemment emmené le peu d'effets qui leur appartenait. » continua-t-il en essayant de détecter la moindre de ses réactions.

« Vous n'auriez pas une idée de l'endroit où elles pourraient être allées ? » insista-t-il. Bien qu'il s'efforçait de paraître aimable, son regard était insoutenable. Nul doute qu'il ne voulait rien de bon aux deux Juives s'il parvenait à les retrouver.

« Elles ont bien de la famille dans le nord de la France, mais je ne peux pas imaginer qu'elles soient parties là-bas... » répondit-elle, satisfaite de sa réponse qui lui fournissait certes une information, mais une information qui ne le mènerait pas bien loin dans ses recherches. Quoiqu'il en soit elle jouait son rôle de jeune fille naïve et polie qui s'efforçait d'aider la police.

« Si elles sont parties dans le Nord, nous allons les retrouver, cela ne fait aucun doute. Si jamais vous apprenez quoique ce soit de nouveau, je vous en serait gré de m'en informer. » ajouta-t-il d'un ton faussement aimable.

« Promis ! » l'assura-t-elle ne pouvant retenir un soupir de soulagement tandis qu'il remontait dans sa voiture. La vitre baissée il lui cria : « À très bientôt, Mademoiselle Franget ! » avant de disparaître entraînant avec lui un nuage de poussière.

Quand Angélique entra dans la maison, elle ne réfléchit pas. Bien qu'elle n'ait pas l'habitude de boire de l'alcool, elle déboucha une bouteille de vin de Bourgogne que Charles leur avait apportée et s'en versa une rasade. Elle devait absolument faire passer le gros nœud qui lui nouait la gorge. L'âpreté du vin l'y aida.