Deux
jours avant Noël, Angélique était en train d'écrire une lettre à
son père quand Ulrich arriva. Après le déjeuner, il n'était pas
rare qu'il retrouve Angélique seule à la maison. Joséphine n'était
jamais là pendant la journée et Marie-Jeanne se retirait dans sa
chambre pour faire la sieste. Depuis une semaine, il était venu
presque chaque jour à la même heure. Il avait pris l'habitude de
toquer toujours quatre fois. Un coup long, trois coups courts. À
vrai dire, Angélique l'attendait. Elle essayait depuis dix minutes
de trouver ce qu'elle pouvait raconter à son père, mais trop
nerveuse, elle ne parvenait pas à se concentrer.
— Bonjour
Angélique.
Ils
se sourirent. Visiblement il était venu à pied. Elle ne remarqua en
tous cas aucun véhicule dans la cour. Elle prit note du petit paquet
dans sa main. Quand elle le pria d'entrer, il fit un pas jusqu'au
tapis où il frotta ses bottes couvertes de neige. Depuis quelques
jours, il ne neigeait plus, mais le gel empêchait la fonte des
flocons qui s'étaient tassés. Angélique l'aida à enlever son
manteau. Lorsqu'elle se tourna pour l'accrocher sur un cintre,
Ulrich, qui se tenait juste derrière elle, sentit un léger parfum
se dégager de ses cheveux. Quand elle lui fit face, il était si
proche, qu'elle ne put réprimer un frisson. De sa main libre, il
prit celle d'Angélique. Ne parvenant pas à affronter son regard,
elle fixa le col et les galons figurant sur l'uniforme devenu si
familier. Un moyen comme un autre d'essayer de dissimuler son émoi,
tout en s'efforçant de mettre de l'ordre dans ses pensées. Ulrich,
discernant son trouble, inclina la tête pour la contraindre à le
regarder. Impossible de reculer. La garde-robe l'en empêchait. Son
sourire avait fait place à une expression plus grave. Son visage à
quelques centimètres du sien, elle sentit son souffle sur la peau.
Perçut les effluves de son eau de toilette. Lorsqu'il serra sa main
un peu plus fort, elle décela une lueur de désir dans ses yeux.
Bouleversée par l'intensité de son regard, elle se sentit flancher.
Espérant qu'il l'embrasse enfin. S'il ne s'était pas fait violence,
c'est ce qu'il aurait fait. Sur le champ. Durant ces quelques
semaines, il avait appris à lire les émotions de la jeune fille
comme dans un livre ouvert. Il glissa ses doigts dans la chevelure
d'où se dégageait ce parfum si exaltant. La poitrine d'Angélique
se soulevait à un rythme accéléré. À la merci des battements
incontrôlables de son cœur. La sensibilité et l'innocence de la
jeune fille la rendaient à ses yeux encore plus désirable. Le temps
semblait s'être arrêté. Il se rappela cependant le prétexte de sa
visite, et prit conscience du paquet qu'il maintenait encore.
— Dans
deux jours, ce sera Noël. Je ne sais pas si nous aurons l'occasion
de nous voir d'ici là, mais je tenais à vous offrir ceci,
déclara-t-il en lui tendant le paquet.
Un
nœud bleu retenait du papier journal autour d'un cadeau.
—
Veuillez me pardonnez pour le papier, s'excusa-t-il.
Les
yeux d'Angélique scintillèrent tandis qu'elle s'emparait du paquet.
— Merci
beaucoup. Mais vous me voyez toute confuse car je n'ai pas de cadeau
pour vous...
— Rassurez-vous,
être en votre compagnie est le plus beau des cadeaux.
Sa
voix était caressante. Jamais elle n'aurait pu imaginer qu'il soit
possible de se sentir en si parfaite harmonie avec quelqu'un. Avec
lui, elle se sentait entière. Comme s'il lui manquait une partie
d'elle quand il n'était pas là. Elle se dégagea pour se diriger
vers la table sur laquelle elle posa le cadeau. Défit le nœud. Un
court instant, elle fixa Ulrich qui s'était assis à la table et
observait la moindre de ses réactions. Elle écarta le papier
journal et découvrit un livre paré d'une reliure en cuir vert. Une
traduction française de poèmes de Johann Wolfgang von Goethe. Le
reliure était si belle qu'elle ne put s'empêcher de la caresser du
bout des doigts. Une inscription figurait en première page:
« Noël 1942 – Pour Angélique - U.v.B. ». Ses
initiales. Très touchée, elle le regarda à nouveau.
— Ce
livre est magnifique...
— Je
l'ai dégoté chez un bouquiniste lorsque j'étais à Paris.
Connaissez-vous Goethe ?
— Non,
je ne connais pas les auteurs allemands... vous savez après la
première guerre...
Il
acquiesça, comprit le message qu'elle voulait faire passer.
— C'est
très regrettable. Surtout pour vous qui aimez la poésie.
Elle
s'empara du livre et s'assit auprès de lui. Posa le livre sur la
table de sorte qu'ils puissent le regarder ensemble avant de tourner
timidement la tête dans sa direction.
—
Êtes-vous sûr de ne pas vouloir le garder pour vous ?
Il
partit d'un rire franc et sonore en voyant la mine d'Angélique. Elle
sursauta. Son rire dévoila ses dents blanches, donnant à son
sourire un éclat irrésistible.
— Vous
êtes vraiment adorable ! puis reprenant son sérieux :
rassurez-vous, j'ai la version allemande.
Angélique
resta subjuguée par ce qu'il dégageait en riant. Dans des moments
comme celui-ci, elle en oubliait la guerre. L'occupation. Les
privations. Comme si leur âme, à l'un et à l'autre, était à nu.
Sans souci de nationalité, d'idéologie, de langue ou de classe
sociale. Comme si leur âme était à l'unisson. Purifiée de toutes
les barrières que la société et le contexte historique leur
dressaient. Elle tressaillit. Il s'était approché d'elle, venait de
lui caresser la joue et avait posé la main sur le dossier de sa
chaise.
— Mes
poèmes préférés sont les premiers que Goethe à écrits. Il
s'était épris de la fille d'un pasteur alsacien lorsqu'il faisait
ses études de droit à Strasbourg quand il les a écrits, reprit-il.
Angélique
retourna son attention sur le recueil de poèmes. Elle feuilleta et
tomba au hasard sur le poème intitulé « Fête de mai ».
Tandis qu'elle lisait la première strophe, Ulrich se redressa sur sa
chaise. Une main posée sur le cœur, il récita, telle une
déclaration à son attention :
« O,
Mädchen, Mädchen,
wie lieb' ich
dich !
Wie blinkt dein
Auge,
wie liebst du
mich !
So liebt die
Lerche
Gesang und Luft,
Und Morgenblumen
Den Himmelsduft,
Wie ich dich
liebe
Mit warmem Blut,
Die du mir
Jugend
Und Freud' und
Mut
Zu neuen Liedern
und Tänzen
gibst.
Sei ewig
glücklich,
Wie du mich
liebst ! »
Elle
était décontenancée par la poésie, la mélodie de la langue.
Jusqu'à présent, les seuls mots d'allemand qu'elle avait entendus
n'avaient été que des ordres militaires braillés. L'intonation de
cette langue avait été jusque là synonyme de frayeur,
d'impuissance, voire de malheur. Ulrich lui avait toujours parlé en
français, aussi, elle le découvrait sous une autre facette. Forcée
d'admettre, que même si elle n'avait rien compris, le timbre de sa
voix la bouleversait. Elle avait bien deviné qu'il était question
de sentiments.