mardi 23 mai 2017

Le Lieutenant et la dame blanche - Extrait n°16 - Réquisition de lait


Le lendemain matin, Angélique s'aperçut que sa mère n'était pas rentrée de la nuit. Elle avait apporté à Maurice et Isaac de quoi déjeuner, venait de traire les vaches et attendait le soldat allemand qui allait venir comme chaque matin chercher du lait, lorsqu'elle entendit une voiture s'approcher. Elle reconnut la Citroën Traction de Giraud. La voiture s'arrêta au milieu de la cour. Le policier en descendit, tint galamment la portière de la passagère qui n'était autre que sa mère qui sortit à son tour. Son tailleur beige était chiffonné et son chignon laissait s'échapper des mèches indisciplinées sous son chapeau assorti à sa tenue.
L'inspecteur salua Angélique de loin en soulevant son chapeau avant de reprendre place au volant pour repartir. Joséphine s'approcha de sa fille. Elle avait l'air exténuée. Angélique était si stupéfaite de la voir dans un état si négligé qu'elle ne posa même pas de question, malgré les nombreuses interrogations qui se bousculaient en elle. Sa mère la prit par les épaules pour l'emmener à l'intérieur.
 
« Viens, il faut que je te raconte quelque chose. » dit-elle simplement, l'entraînant vers la maison. Elle enleva son chapeau et le posa sur une planche de la garde-robe dans l'entrée. Angélique lui versa une tasse d'ersatz de café, car il n'y avait plus de vrai café depuis bien longtemps. Sa mère s'était assise à la table et la remercia quand la jeune fille lui posa la tasse fumante devant elle avant de prendre place en face de sa mère. Joséphine but une gorgée. Elle plissa les lèvres au contact du liquide brûlant. Regarda sa fille droit dans les yeux et tenta de se justifier maladroitement:
 
« Tu te demandes sûrement où j'ai passé la nuit. » Elle ne laissa pas le temps à Angélique de répondre. « J'espère que tu ne t'es pas inquiétée. Si ça peut te rassurer, il n'y a rien entre Giraud et moi. Tu sais à quel point j'aime ton père.» Elle fit une pause pour prendre nerveusement sa tasse. «Il me fait continuellement des avances mais je lui tiendrai toujours tête. Le plus inquiétant, c'est que je ne sais absolument pas ce qui se passera quand il ne supportera plus ma résistance. » Angélique l'écoutait attentivement sans rien répondre. Les deux femmes entendirent un véhicule motorisé se garer dans la cour. Une portière claqua, quelques secondes plus tard, on frappait à la porte. Angélique se leva.
 
« C'est sûrement l'Allemand qui vient chercher le lait. » annonça-t-elle.
 
Lorsqu'elle ouvrit la porte, un jeune soldat déchargeait déjà les bidons de lait vides de la veille. C'était le même que les jours précédents. Il avait une façon de faire des grands gestes et des yeux innocents qui le rendait d'une certaine façon sympathique. Angélique avait l'impression qu'il essayait de passer le maximum de temps en sa compagnie. La barrière de la langue ne semblait pas être un grand obstacle, il faisait chaque jour des progrès en français en essayant d'engager la conversation avec elle. Elle savait qu'il s'appelait Waldemar et venait d'un petit village près de Hambourg.
 
« Bonjour schönes Fräulein. Ich soll die Milch abholen. Chercher le lait. » dit-il en lui souriant.
 
« Oui. Bonjour. Le lait est ici. » Angélique désigna de la main les pots à lait.
 
« Moins aujourd'hui ? » Son visage était très expressif. Angélique y lut de l'inquiétude mêlée à de l'étonnement. « Vache malade ? »
 
Elle ne put s'empêcher de rire face à sa moue et aux plis contrariés sur son front.
« Non, c'est juste que ma grand-mère va mieux et va faire du beurre et du fromage. Nous devons donc garder plus de lait. » expliqua Angélique.
 
« Berre ? » interrogea-t-il en plissant les sourcils. Il avait fixé ses lèvres tout le temps où elle avait parlé. La jeune fille un peu amusée ne savait pas si c'était pour mieux y lire ce qu'elle disait ou pour une autre raison. Lors de ses précédentes visites il n'avait pas caché qu'il appréciait sa présence.
 
« Ben oui du beurre ! Pour mettre sur le pain.» Angélique tendit sa main gauche, paume ouverte « Pain » dit-elle et fit semblant d'y beurrer une tartine.
Le visage de Waldemar s'illumina, il rit levant les bras au ciel : « Ah, verstehe, « beurre » ist Butter ! »
« Oui, « Butter » » répondit Angélique en riant avec lui.
Le soldat chargea les bidons dans la camionnette. Il monta et s'installa au volant.
« A demain, schönes Fräulein ! » s'écria-t-il avant de refermer la portière, un large sourire dévoilant ses dents blanches et soignées.
« A demain, Waldemar. » répondit Angélique. Encore une fois elle avait oublié de lui demander ce que signifiait « schönes Fräulein ». Tant pis. Elle le demanderait à Ulrich.

mardi 9 mai 2017

Le Lieutenant et la dame blanche - Extrait n°15 - Le réseau


Ils discutèrent encore un moment. Puis Ulrich prit congé. Après son départ, Angélique se sentit vide. Tandis qu'elle lavait les verres à vin, elle essayait d'interpréter ce qu'elle ressentait. Son père lui racontait des histoires de prince charmant et de princesse quand elle était petite. Un jour elle lui avait demandé à la suite de l'une de ces histoires ce qu'était l'amour et être amoureux. Son père lui avait alors raconté sa rencontre avec Joséphine. Son attirance plus forte que n'importe quel aimant. Ce besoin vital d'être auprès d'elle. Cette impression que plus rien d'autre n'avait d'importance que l'être aimé. Et le bonheur absolu d'être aimé en retour. Après cette soirée, Angélique se rendit à l'évidence qu'elle était amoureuse d’Ulrich. Du Lieutenant von Brackenstein. De l'officier allemand de la Wehrmacht. En pleine occupation allemande.
 
Elle entendit six coups, un long, trois courts et deux longs frappés légèrement à la porte. Elle sursauta. Le signal du réseau quand ils amenaient quelqu'un à cacher. En pensant qu'un quart d'heure plus tôt Ulrich était là et aurait pu tomber sur eux, elle frémit. Mais que faisaient-ils ici en hiver ? Elle se hâta vers la porte, ouvrit et reconnut Hector. Seul.
« Bonsoir Angélique. Es-tu seule ? » demanda celui-ci.
« Oui. Enfin avec Grand-mère qui s'est assoupie dans le fauteuil. »
« Très bien. Viens vite. »
Elle s'empara de son manteau en vitesse et rejoignit Hector à l'extérieur. Il fallut quelques secondes à ses pupilles pour s'habituer à l'obscurité. Elle suivit Hector qui se dirigeait vers la menuiserie.
« Que te voulait cet allemand ? » chuchota-t-il alors qu'ils allaient atteindre l'atelier.
Angélique se demanda ce qu'elle allait bien pouvoir lui répondre. Elle ne pouvait quand même pas lui dire qu'elle l'avait invité à jouer aux échecs ! Son pied gauche glissa sur une petite plaque de verglas qu'elle n'avait pas vue dans le noir. Ce prétexte fut bon pour gagner du temps et trouver une réponse moins compromettante.
« Son régiment se fournit en bois dans notre forêt. Il voulait régler les détails. »
Ils pénétrèrent dans le batiment. Hector éclaira de sa lampe de poche un recoin où Angélique découvrit deux enfants apeurés.
« Un membre du réseau et trois enfants juifs se sont faits coincer par Giraud. Par chance, ces deux là ont réussi à ne pas se faire prendre, mais du coup la police et une patrouille allemande ratissent la forêt. On ne savait pas où les cacher. Ils ne sont pas en état par ce froid de marcher des kilomètres. Pourrais-tu les cacher quelques jours, le temps qu'ils récupèrent et qu'on trouve un passeur pour eux ? »
« Je ne sais pas... tu sais les Allemands viennent chaque jour ici se servir en lait, en bois..... » elle s'interrompit en voyant la mine pitoyable des deux enfants. Ils la regardaient les yeux remplis d'espoir, comme si leur vie dépendait de sa réponse. Le plus jeune des garçons avait les joues creuses, des cernes grises faisaient ressortir des yeux sombres étonnamment grands. Un bonnet dissimulait des cheveux noirs à l'exception d'une boucle autour de l'oreille. Son manteau, quoique sale et un peu usé était de très bonne qualité. L'autre garçon était un peu plus âgé. D'une dizaine d'années, il paraissait de meilleure constitution, même si la fatigue et le tourment se lisaient également sur ses traits. Ses cheveux étaient plus clairs que ceux de son compagnon, ses vêtements trop petits pour lui.
« D'accord. Suivez-moi » ne put-elle s'empêcher de dire ne soutenant plus leur regard implorant.
« La présence régulière des Boches est peut-être une bonne couverture. Avec un peu de chance ils n'auront même pas l'idée de venir fouiller ici. Surtout avec ta mère qui travaille pour Giraud. » ajouta Hector.
« Espérons le. »
Angélique ouvrit la trappe et les précéda dans l'escalier menant à la cachette souterraine. Un lit et deux matelas de fortune se partageaient à présent l'espace avec une table, une chaise et le reste de provisions qui s'était assez amoindri : quelques conserves de fruits et de pâté, deux caisses de pommes de terre et trois jambons fumés.
« Je vais vous apporter des couvertures, il fait très froid mais il n'y a pas de moyen de chauffer sans que cela se remarque de l'extérieur. Et une soupe chaude, je vais vous apporter une bonne soupe pour vous réchauffer. » reprit Angélique.
« Merci, mademoiselle » répondit le plus âgé des deux garçons.
« Appelez-moi Angélique, je suis à peine plus vieille que vous ! »
« D'accord... Angélique » un léger sourire lui parvint aux coins des lèvres lorsqu'il prononça son prénom.
« Comment vous appelez-vous ? » s'intéressa la jeune fille.
« Moi c'est Maurice, et lui c'est Isaac » répondit-il en désignant l'enfant plus jeune.
Hector intervint : « Isaac vient de Paris, ses parents faisaient partie de la rafle du Vel d'hiv. Par chance sa mère a réussi à le convaincre de se cacher chez une voisine. Il y est resté assez longtemps mais quand la police a commencé à avoir des doutes, la voisine a jugé bon de l'envoyer en province. Cela fait plusieurs semaines qu'il est trimbalé de droite à gauche. Maurice lui, vient d'Auxerre. Sa mère est morte à sa naissance et son père a été arrêté par la Gestapo pour bolchevisme. Ils l'ont passé à tabac devant chez lui, dans la rue, en signe d'exemple avant de l'emmener. Heureusement Maurice n'était pas à la maison quand ça s'est passé, son père devinant ce qui se tramait l'avait envoyé chez un de ses camarades, car ça ne fait aucun doute qu'ils l'auraient utilisé comme moyen de pression pour faire parler son père. La mère du copain en question a organisé sa fuite. » Puis plus bas à Angélique : « Son père a été torturé et est mort de ses blessures en cellule de détention. Les nazis l'ont même affiché avec sa photo pour dissuader la population de se rapprocher des bolcheviques. »
« Oh ! » parvint juste à dire Angélique.
« Le but était de les faire passer en Suisse mais maintenant il faut voir si ce sera encore possible. Soit disant la Gestapo va s'installer ici aussi. Et si les soldats de la Wehrmacht sont pour le moment corrects, la réputation de la Gestapo l'a précédée. Des vrais nazis. Des vrais pourris. » continua Hector.
« Hector, as-tu des nouvelles de Paul ? » demanda Angélique.
« Pas vraiment. Aux dernières nouvelles, il était toujours à Lyon. Il organise des nouveaux papiers pour créer de nouvelles identités à ceux qui fuient et imprime de la presse clandestine.» la rassura-t-il.