Le
lendemain matin, Angélique s'aperçut que sa mère n'était pas
rentrée de la nuit. Elle avait apporté à Maurice et Isaac de quoi
déjeuner, venait de traire les vaches et attendait le soldat
allemand qui allait venir comme chaque matin chercher du lait,
lorsqu'elle entendit une voiture s'approcher. Elle reconnut la
Citroën Traction de
Giraud. La voiture s'arrêta au milieu de la cour. Le policier en
descendit, tint galamment la portière de la passagère qui n'était
autre que sa mère qui sortit à son tour. Son tailleur beige était
chiffonné et son chignon laissait s'échapper des mèches
indisciplinées sous son chapeau assorti à sa tenue.
L'inspecteur
salua Angélique de loin en soulevant son chapeau avant de reprendre
place au volant pour repartir. Joséphine s'approcha de sa fille.
Elle avait l'air exténuée. Angélique était si stupéfaite de la
voir dans un état si négligé qu'elle ne posa même pas de
question, malgré les nombreuses interrogations qui se bousculaient
en elle. Sa mère la prit par les épaules pour l'emmener à
l'intérieur.
« Viens, il faut que je te raconte quelque
chose. » dit-elle simplement, l'entraînant vers la maison.
Elle enleva son chapeau et le posa sur une planche de la garde-robe
dans l'entrée. Angélique lui versa une tasse d'ersatz de café, car
il n'y avait plus de vrai café depuis bien longtemps. Sa mère
s'était assise à la table et la remercia quand la jeune fille lui
posa la tasse fumante devant elle avant de prendre place en face de
sa mère. Joséphine but une gorgée. Elle plissa les lèvres au
contact du liquide brûlant. Regarda sa fille droit dans les yeux et
tenta de se justifier maladroitement:
« Tu
te demandes sûrement où j'ai passé la nuit. » Elle ne laissa
pas le temps à Angélique de répondre. « J'espère que tu ne
t'es pas inquiétée. Si ça peut te rassurer, il n'y a rien entre
Giraud et moi. Tu sais à quel point j'aime ton père.» Elle
fit une pause pour prendre nerveusement sa tasse. «Il me fait
continuellement des avances mais je lui tiendrai toujours tête. Le
plus inquiétant, c'est que je ne sais absolument pas ce qui se
passera quand il ne supportera plus ma résistance. » Angélique
l'écoutait attentivement sans rien répondre. Les deux femmes
entendirent un véhicule motorisé se garer dans la cour. Une
portière claqua, quelques secondes plus tard, on frappait à la
porte. Angélique se leva.
« C'est
sûrement l'Allemand qui vient chercher le lait. »
annonça-t-elle.
Lorsqu'elle
ouvrit la porte, un jeune soldat déchargeait déjà les bidons de
lait vides de la veille. C'était le même que les jours précédents.
Il avait une façon de faire des grands gestes et des yeux innocents
qui le rendait d'une certaine façon sympathique. Angélique avait
l'impression qu'il essayait de passer le maximum de temps en sa
compagnie. La barrière de la langue ne semblait pas être un grand
obstacle, il faisait chaque jour des progrès en français en
essayant d'engager la conversation avec elle. Elle savait qu'il
s'appelait Waldemar et venait d'un petit village près de Hambourg.
« Bonjour
schönes Fräulein. Ich
soll die Milch abholen. Chercher le lait. » dit-il en
lui souriant.
« Oui.
Bonjour. Le lait est ici. » Angélique désigna de la main les
pots à lait.
« Moins
aujourd'hui ? » Son visage était très expressif.
Angélique y lut de l'inquiétude mêlée à de l'étonnement.
« Vache malade ? »
Elle
ne put s'empêcher de rire face à sa moue et aux plis contrariés
sur son front.
« Non,
c'est juste que ma grand-mère va mieux et va faire du beurre et du
fromage. Nous devons donc garder plus de lait. » expliqua
Angélique.
« Berre ? »
interrogea-t-il en plissant les sourcils. Il avait fixé ses lèvres
tout le temps où elle avait parlé. La jeune fille un peu amusée ne
savait pas si c'était pour mieux y lire ce qu'elle disait ou pour
une autre raison. Lors de ses précédentes visites il n'avait pas
caché qu'il appréciait sa présence.
« Ben
oui du beurre ! Pour mettre sur le pain.» Angélique
tendit sa main gauche, paume ouverte « Pain » dit-elle et
fit semblant d'y beurrer une tartine.
Le
visage de Waldemar s'illumina, il rit levant les bras au ciel :
« Ah, verstehe, « beurre »
ist Butter ! »
« Oui,
« Butter » » répondit Angélique en riant avec
lui.
Le
soldat chargea les bidons dans la camionnette. Il monta et s'installa
au volant.
« A
demain, schönes Fräulein ! »
s'écria-t-il avant de refermer la portière, un large sourire
dévoilant ses dents blanches et soignées.
« A
demain, Waldemar. » répondit Angélique. Encore une fois elle
avait oublié de lui demander ce que signifiait « schönes
Fräulein ». Tant pis. Elle le demanderait à Ulrich.