mardi 12 décembre 2017

Le lieutenant et la dame blanche - Extrait n°18 - Goethe


Deux jours avant Noël, Angélique était en train d'écrire une lettre à son père quand Ulrich arriva. Après le déjeuner, il n'était pas rare qu'il retrouve Angélique seule à la maison. Joséphine n'était jamais là pendant la journée et Marie-Jeanne se retirait dans sa chambre pour faire la sieste. Depuis une semaine, il était venu presque chaque jour à la même heure. Il avait pris l'habitude de toquer toujours quatre fois. Un coup long, trois coups courts. À vrai dire, Angélique l'attendait. Elle essayait depuis dix minutes de trouver ce qu'elle pouvait raconter à son père, mais trop nerveuse, elle ne parvenait pas à se concentrer.

— Bonjour Angélique.

Ils se sourirent. Visiblement il était venu à pied. Elle ne remarqua en tous cas aucun véhicule dans la cour. Elle prit note du petit paquet dans sa main. Quand elle le pria d'entrer, il fit un pas jusqu'au tapis où il frotta ses bottes couvertes de neige. Depuis quelques jours, il ne neigeait plus, mais le gel empêchait la fonte des flocons qui s'étaient tassés. Angélique l'aida à enlever son manteau. Lorsqu'elle se tourna pour l'accrocher sur un cintre, Ulrich, qui se tenait juste derrière elle, sentit un léger parfum se dégager de ses cheveux. Quand elle lui fit face, il était si proche, qu'elle ne put réprimer un frisson. De sa main libre, il prit celle d'Angélique. Ne parvenant pas à affronter son regard, elle fixa le col et les galons figurant sur l'uniforme devenu si familier. Un moyen comme un autre d'essayer de dissimuler son émoi, tout en s'efforçant de mettre de l'ordre dans ses pensées. Ulrich, discernant son trouble, inclina la tête pour la contraindre à le regarder. Impossible de reculer. La garde-robe l'en empêchait. Son sourire avait fait place à une expression plus grave. Son visage à quelques centimètres du sien, elle sentit son souffle sur la peau. Perçut les effluves de son eau de toilette. Lorsqu'il serra sa main un peu plus fort, elle décela une lueur de désir dans ses yeux. Bouleversée par l'intensité de son regard, elle se sentit flancher. Espérant qu'il l'embrasse enfin. S'il ne s'était pas fait violence, c'est ce qu'il aurait fait. Sur le champ. Durant ces quelques semaines, il avait appris à lire les émotions de la jeune fille comme dans un livre ouvert. Il glissa ses doigts dans la chevelure d'où se dégageait ce parfum si exaltant. La poitrine d'Angélique se soulevait à un rythme accéléré. À la merci des battements incontrôlables de son cœur. La sensibilité et l'innocence de la jeune fille la rendaient à ses yeux encore plus désirable. Le temps semblait s'être arrêté. Il se rappela cependant le prétexte de sa visite, et prit conscience du paquet qu'il maintenait encore.

— Dans deux jours, ce sera Noël. Je ne sais pas si nous aurons l'occasion de nous voir d'ici là, mais je tenais à vous offrir ceci, déclara-t-il en lui tendant le paquet.

Un nœud bleu retenait du papier journal autour d'un cadeau.

— Veuillez me pardonnez pour le papier, s'excusa-t-il.

Les yeux d'Angélique scintillèrent tandis qu'elle s'emparait du paquet.

— Merci beaucoup. Mais vous me voyez toute confuse car je n'ai pas de cadeau pour vous...

— Rassurez-vous, être en votre compagnie est le plus beau des cadeaux. 

Sa voix était caressante. Jamais elle n'aurait pu imaginer qu'il soit possible de se sentir en si parfaite harmonie avec quelqu'un. Avec lui, elle se sentait entière. Comme s'il lui manquait une partie d'elle quand il n'était pas là. Elle se dégagea pour se diriger vers la table sur laquelle elle posa le cadeau. Défit le nœud. Un court instant, elle fixa Ulrich qui s'était assis à la table et observait la moindre de ses réactions. Elle écarta le papier journal et découvrit un livre paré d'une reliure en cuir vert. Une traduction française de poèmes de Johann Wolfgang von Goethe. Le reliure était si belle qu'elle ne put s'empêcher de la caresser du bout des doigts. Une inscription figurait en première page: « Noël 1942 – Pour Angélique - U.v.B. ». Ses initiales. Très touchée, elle le regarda à nouveau.

— Ce livre est magnifique... 

— Je l'ai dégoté chez un bouquiniste lorsque j'étais à Paris. Connaissez-vous Goethe ? 

— Non, je ne connais pas les auteurs allemands... vous savez après la première guerre... 

Il acquiesça, comprit le message qu'elle voulait faire passer.

— C'est très regrettable. Surtout pour vous qui aimez la poésie.

Elle s'empara du livre et s'assit auprès de lui. Posa le livre sur la table de sorte qu'ils puissent le regarder ensemble avant de tourner timidement la tête dans sa direction.

— Êtes-vous sûr de ne pas vouloir le garder pour vous ? 

Il partit d'un rire franc et sonore en voyant la mine d'Angélique. Elle sursauta. Son rire dévoila ses dents blanches, donnant à son sourire un éclat irrésistible.

— Vous êtes vraiment adorable ! puis reprenant son sérieux : rassurez-vous, j'ai la version allemande. 

Angélique resta subjuguée par ce qu'il dégageait en riant. Dans des moments comme celui-ci, elle en oubliait la guerre. L'occupation. Les privations. Comme si leur âme, à l'un et à l'autre, était à nu. Sans souci de nationalité, d'idéologie, de langue ou de classe sociale. Comme si leur âme était à l'unisson. Purifiée de toutes les barrières que la société et le contexte historique leur dressaient. Elle tressaillit. Il s'était approché d'elle, venait de lui caresser la joue et avait posé la main sur le dossier de sa chaise.

— Mes poèmes préférés sont les premiers que Goethe à écrits. Il s'était épris de la fille d'un pasteur alsacien lorsqu'il faisait ses études de droit à Strasbourg quand il les a écrits, reprit-il.

Angélique retourna son attention sur le recueil de poèmes. Elle feuilleta et tomba au hasard sur le poème intitulé « Fête de mai ». Tandis qu'elle lisait la première strophe, Ulrich se redressa sur sa chaise. Une main posée sur le cœur, il récita, telle une déclaration à son attention :


« O, Mädchen, Mädchen,

wie lieb' ich dich !

Wie blinkt dein Auge,

wie liebst du mich !

So liebt die Lerche

Gesang und Luft,

Und Morgenblumen

Den Himmelsduft,


Wie ich dich liebe

Mit warmem Blut,

Die du mir Jugend

Und Freud' und Mut


Zu neuen Liedern

und Tänzen gibst.

Sei ewig glücklich,

Wie du mich liebst ! »


Elle était décontenancée par la poésie, la mélodie de la langue. Jusqu'à présent, les seuls mots d'allemand qu'elle avait entendus n'avaient été que des ordres militaires braillés. L'intonation de cette langue avait été jusque là synonyme de frayeur, d'impuissance, voire de malheur. Ulrich lui avait toujours parlé en français, aussi, elle le découvrait sous une autre facette. Forcée d'admettre, que même si elle n'avait rien compris, le timbre de sa voix la bouleversait. Elle avait bien deviné qu'il était question de sentiments.

mardi 27 juin 2017

Le Lieutenant et la dame blanche - Extrait n°17 - Tel un flocon de neige


Arrivée à la boulangerie, Angélique posa son vélo contre le mur, monta les deux marches pour accéder à la porte vitrée. Une petite cloche retentit lorsqu'elle entra. Madame Poilon, la boulangère, une femme blonde assez attirante d'une trentaine d'années, était en pleine discussion avec Augustine. Angélique s'amusa à l'idée que les deux femmes avaient de quoi bien s'entendre. Les femmes plus âgées du village n'aimaient pas beaucoup Madame Poilon qu'elles jugeaient trop provocante. Elle abusait du maquillage, était plutôt aguichante et n'hésitait pas à faire usage de décolletés plongeants qui ravissaient la gente masculine mais lui attiraient régulièrement les foudres de la gente féminine. Augustine, quant à elle, avait fait tourner la tête de nombreux garçons de son âge avant leur départ au front. Paul inclus. Quoique moins provocante que Madame Poilon, la belle brune maîtrisait les gestes et les regards qui ne laissaient pas les hommes indifférents. A côté de ces deux beautés, Angélique se trouvait inintéressante.

« Ah, et cet officier, je n'en ferais qu'une bouchée ! » s'exclama Madame Poilon.

Quand elle avait appris que son mari n'allait pas revenir du front en 1940, la boulangère avait tenté de noyer son chagrin en cherchant du réconfort dans les bras d'un autre. Il y avait d'abord eu un réfugié de Paris qu'elle avait hébergé un temps, puis  avait dû partir. Depuis les ragots allaient bon train qu'elle ne dormait jamais seule, bien qu'elle n'ait pas de partenaire attitré.

« Vous parlez du Lieutenant ? » l' interrogea Augustine.

« Oui. En voilà au moins un qui a de la classe. Des beaux gosses comme ça, il y a longtemps qu'on n'en a pas vus à Clunize ! Ça nous change des paysans d'ici ! » Madame Poilon se mit à rire. Augustine qui avait remarqué Angélique feint l'indignation :

« Enfin, Madame Poilon, c'est un Allemand ! »

« Allemand ou Français, ça ne fait pas de différence ! Un homme reste un homme ! » répondit-elle, riant de plus belle, dévoilant l'écartement entre ses incisives.

Angélique un peu choquée par les propos libéraux de la boulangère s'approcha enfin.

« Bonjour Madame Poilon. Augustine. » Elle les salua, regarda les quelques pains qui restaient sur l'étal et toucha ses coupons de rationnement dans la poche de son manteau pour s'assurer qu'elle ne les avaient pas oubliés. Depuis l'augmentation des réquisitions, la quantité et la qualité du pain s'étaient amoindries. Les autorités avaient interdit les viennoiseries et certains jours, on ne pouvait acheter que le pain de la veille. Elles prétendaient qu'on en mangeait automatiquement moins quand il n'était plus frais. Malgré tout, il n'y avait jusqu'à présent pas eu de pénurie de pain à Clunize. Ni de longues queues pour pouvoir l'acheter, contrairement à ce qui se passait en ville.

Augustine dit au revoir. Le pain sous le bras, elle s'apprêtait à tourner les talons quand la cloche au-dessus de la porte retentit à nouveau. Le Lieutenant von Brackenstein entra. Le rire de Madame Poilon s'interrompit instantanément. Une légère rougeur se diffusa sur ses joues quand elle reconnut celui dont le claquement de bottes résonnait sur le carrelage.

« Mesdames. » salua-t-il poliment en inclinant la tête.

Angélique observa la boulangère qui adressait à présent un large sourire au nouveau venu.

« Bonjour Monsieur l'officier ! » répondit-elle d'une voix mielleuse en se trémoussant derrière son comptoir. Angélique essaya de ne pas laisser paraître son trouble quand elle le reconnut à son tour. Elle se concentra sur Augustine qui ne semblait tout à coup plus si pressée de quitter la boulangerie. D'une démarche langoureuse, celle-ci frôla Ulrich en se rendant vers la sortie,le saluant d'un battement de cils intentionné et d'un petit sourire qui en disait long. Si Angélique l'avait regardé à ce moment précis, elle se serait aperçue qu'il resta indifférent au manège d'Augustine mais réprima un petit sursaut quand il prit conscience de sa présence. Augustine une fois sortie, Madame Poilon reprit, ignorant totalement Angélique :

« Savez-vous que vous m'avez manqué, beau jeune homme ? ». Cela touchait presque l'indécence. La boulangère s'était accoudée au comptoir, légèrement penchée. Elle présentait le creux de ses seins à la vue du Lieutenant qui ne montra cependant aucune réaction. La façon qu'avait Madame Poilon de flirter avec lui fit penser Angélique à une chienne en rut. Un peu en retrait, elle observait en silence la scène qui se déroulait sous ses yeux.

« Je suis honoré Madame que vous ayez remarqué mon absence... » répondit-il lui offrant à son tour un de ses sourires les plus charmants.

« Ah ben vous pensez bien, un beau jeune homme comme vous, ça se remarque tout de suite!.... mais au fait que puis-je pour vous ? » continua la boulangère.

« Il me semble que Mademoiselle était là avant moi... » objecta l'officier, fixant Angélique. Cette fois, celle-ci soutint son regard. Son cœur s'emballa.

« Oh ben c'est vrai ! Vous voyez dans quel état vous me mettez ! » s'exclama Madame Poilon. Puis à Angélique : « Pardon Angélique, alors que te fallait-il ? Un pain ?»

« Oui, j'imagine que je ne pourrais de toute façon pas en avoir deux... » répondit-elle modestement.

« Ben non, tu connais bien les règles, ma jolie... » ajouta la boulangère navrée.

« Un pain alors. » dit la jeune fille.

Madame Poilon se tourna et prit un pain qu'elle posa sur le comptoir.
« Cela fera 1,80 Francs et deux tickets. »

Angélique sortit sa carte de rationnement. La boulangère prit ses ciseaux et découpa deux tickets jaunes qu'elle garda. Elle rendit la carte à Angélique qui paya, s'empara du pain qu'elle rangea dans un panier en osier.

« Au revoir ! » dit Angélique. Elle se tourna et s'avança vers la sortie. Tandis qu'elle levait les yeux, elle croisa le regard de l'officier qui lui tint la porte en lui souriant.

« Une bonne journée, ma jolie ! » s'écria Madame Poilon.

« A bientôt » lui murmura Ulrich tandis qu'elle sortait, l'effleurant involontairement.

La cloche retentit à nouveau, puis elle entendit la porte se refermer derrière elle. Une fois dehors, elle s'arrêta. Quelque chose avait changé. Il n'y avait plus personne dans la rue. Pas un seul bruit. Inconsciemment elle leva les yeux vers le ciel. Il était gris si opaque qu'on ne pouvait en distinguer les contours des nuages. Elle vit les premiers flocons de neige tomber. Quelques uns se posèrent sur son visage. Angélique aimait la neige. Cette légèreté, la douceur des minuscules cristaux qui tombaient comme en secret, sans faire de bruit. Comme s'ils ne voulaient pas se faire remarquer. Elle attacha son panier au vélo, remarqua une nouvelle affiche rose qui attira son attention. Elle s'approcha alors du panneau d'affichage où elle reconnut la photo de l'homme figurant sur l'affiche. Il s'agissait d'un ami de son père, habitant un village voisin. L'affiche annonçait son arrestation, le traitant de terroriste car il avait caché des Juifs recherchés par la police.

« Voulez-vous que je vous ramène ? C'est sur mon chemin de toutes façons ! » entendit soudain Angélique. La neige tombait à présent à renfort de gros flocons limitant la vue à une dizaine de mètres au maximum. Pendant qu'elle lisait l'article, la jeune fille ne s'était pas aperçue qu'elle était couverte de neige. Elle se retourna. Ulrich se tenait devant la Mercedes-Benz à laquelle elle n'avait pas prêté attention auparavant.

« L'idée de vous retrouver enneigée me peinerait beaucoup. » plaisanta-t-il. « D'autant que je dois vous demander un petit service. Ce serait l'occasion d'en discuter. »

Le sol étant gelé depuis des semaines, une fine couche blanche s'étalait déjà au sol.

« Et mon vélo ? » demanda-t-elle, satisfaite de trouver un prétexte pour décliner son offre.

« Pas de problème. »

Ulrich s'approcha, s'empara du vélo qu'il fit rouler jusque la voiture. Il ouvrit la porte arrière, cala la bicyclette contre la banquette. Angélique, un peu gênée, ne put s'empêcher de regarder autour d'elle pour voir si quelqu'un avait observé la scène. Mais la neige continuait de tomber, semblant les couper du reste du monde. Toujours personne en vue. La jeune fille se laissa convaincre lorsque Ulrich, galant, lui ouvrit la portière de la voiture et attendit. Elle sentait l'humidité traverser ses vêtements, aussi elle se décida à monter.

« Merci. » dit-elle simplement en prenant place sur le siège en cuir noir.
Le Lieutenant ferma la portière et vint s'asseoir à la place du conducteur. Il mit le contact et démarra l'automobile qui dérapa légèrement. Les gros flocons rendaient la visibilité difficile. Il alluma les essuie-glaces. De se retrouver si proche de lui dans un endroit si exigu laissa Angélique sans voix. En l'espace de quelques minutes, la couche de neige s'était épaissie. On ne distinguait quasiment plus les contours de la route.

« Je suis bien content de vous avoir comme guide ! » plaisanta Ulrich. « Pour quelqu'un qui n'est pas d'ici, il y aurait vraiment de quoi se perdre ! »

Angélique lui lança un regard en coin. Ils avaient quitté le village et se dirigeaient lentement en direction de la forêt. Protégé par les arbres, le chemin y était par chance plus praticable.

« Heureusement que je suis déjà revenu de Lyon. Avec ce temps, j'aurais mis des heures ! » reprit-il.

Angélique se tourna vers lui. Les flocons de neige sur sa casquette et son uniforme se transformaient en gouttelettes d'eau. Ses joues rosies par le froid faisaient ressortir l'éclat de ses yeux.

« Vous étiez à Lyon ? » s'intéressa-t-elle.

« Oui. Ne me dites pas que contrairement à Madame Poilon vous n'aviez pas remarqué mon absence ? » Ulrich prit un air contrit. « Vous me décevez ! »

Angélique se détendit en repensant au comportement de la boulangère. Elle fit non d'un signe de la tête et pouffa.

« Je crois que vous lui plaisez... » déclara-t-elle soudain redevenue sérieuse.

« Je ne crois pas que je lui plais. Je crois plutôt qu'elle aime plaire. » précisa-t-il soudain plus grave.

Pour Angélique, il était inconcevable qu'un homme reste indifférent aux manières d'une femme expérimentée et attirante comme Madame Poilon. D'autant plus qu'elle la trouvait vraiment belle. Une once de jalousie la rendit téméraire :

« Et vous plaît-elle ? » Angélique le fixait intensément. Ses yeux paraissaient le mettre au défi.

« Vous savez, j'ai côtoyé beaucoup de femmes de son genre à Paris. Elles sont amusantes... » expliqua-t-il se réjouissant de la voir se mettre dans un tel état. « Au fond, elle a raison. La solitude est un poids de plus parmi toutes les difficultés de l'époque à laquelle nous vivons. Chercher un peu de chaleur sans penser au lendemain est peut-être la seule consolation en ces temps de guerre. »

Angélique vit tout à coup la boulangère d'un autre œil. Pourquoi la blâmer. Après tout, Ulrich avait raison.

« Dans mon cas, cela n'a malheureusement pas marché. » expliqua-t-il. « A Paris. »

« Ah non ? »

« Au début peut-être. Mais en réalité, sans sentiments, on ressent toujours ce vide qui nous ronge.... » Il la dévisageait à présent d'une façon qui la fit frissonner. Tout son être exprimait la souffrance de ce manque de chaleur dont il faisait allusion. Angélique y fut très réceptive. L'alchimie agissait.  

« Mais vous n'avez toujours pas répondu à ma question ! » insista-t-il.

« Votre question ? »

« N'avez-vous pas remarqué mon absence ? »

Le jeune homme se concentrait à présent sur le chemin qui sortait de la forêt. Ils étaient en amont du village et la neige y était plus dense. Angélique fixait à présent les arbres recouverts d'une pellicule blanche.

« Bien sûr que si. Qu'y avez-vous fait ? » répondit-elle. Elle n'osait pas le regarder. Ulrich satisfait de son aveu décréta :

« Il commence à y avoir du grabuge à Lyon. Des noyaux de résistance s'organisent. Une presse clandestine circule, des actes de terrorisme ont déjà eu lieu. La police allemande est en train de s'y installer. Je peux déjà vous dire que les représailles seront terribles. J'ai déjà vu ces méthodes à Paris.... »

Angélique s'inquiéta en pensant à son frère qui était au beau milieu de tout cela.

« Quel genre de méthodes ? » interrogea-t-elle, plissant le front.

Elle l'observa de profil, remarqua ses traits se durcir. Il pressa les lèvres, puis se tourna vers elle. Elle le sentait tourmenté, elle perçut du dégout dans son intonation.

« Voulez-vous vraiment le savoir ? » demanda-t-il. Il fixait le chemin devant la voiture.

Angélique prit peur. Elle ne savait pas ce qui l'effrayait le plus. Les révélations qu'il était prêt à lui faire ou sa vulnérabilité ? Elle l'avait toujours considéré comme un vainqueur inaltérable, que rien ne parvenait à ébranler. Elle hocha légèrement de la tête.

« Je ne devrais même pas vous raconter tout ça. Je n'en ai en principe pas le droit. Mais je voudrais que vous sachiez que ces méthodes me répugnent.... » Il fit une pause, paraissant attendre son assentiment. Elle le regarda avec tendresse. Sa sensibilité la touchait.

« D'accord. » dit-elle.

Il déglutit. L'aveu avait du mal à passer.

« Ces messieurs de la Gestapo ne reculent devant rien pour obtenir des informations. Ils sont très créatifs et n'hésitent pas à torturer d'une manière que vous ne pouvez même pas imaginer. Casser les dents, plonger la tête dans l'eau froide, donner des coups... Ils laissent des résistants debout dans une pièce pendant des heures avec l'interdiction de s'asseoir ou de s'allonger. Avez-vous une idée de tout ce qu'on est prêt à avouer quand on est dans cette position pendant des heures et qu'on vous empêche de dormir ? »

Angélique sentit son estomac se nouer. Elle pâlit, la bouche entrouverte, choquée de ce qu'elle venait d'entendre.

« Pardonnez-moi... » dit-il lorsqu'il remarqua l'effet que ces révélations provoquaient chez la jeune fille.

« Ce sont des Allemands, comme vous... » répliqua-t-elle d'un murmure à peine audible.

« Ne vous y méprenez pas. Certains policiers français ne sont pas mieux. Il est vrai que la plupart des SS que j'ai rencontrés ont un côté sadique. Certains soldats de la Wehrmacht l'ont également mais je vous garantis que la majorité du peuple allemand n'est pas ainsi. »

Dans un élan, il posa sa main droite sur le bras d'Angélique.

« Comme vous par exemple... » affirma la jeune fille.

« S'ils venaient à apprendre ce que je pense de leurs méthodes, je risquerais le même sort que leurs victimes... »

« Je vous promets de n'en parler à personne ! » s'exclama Angélique un peu naïvement.

« Je vous fais confiance. Sinon je ne vous en aurais pas parlé. Lors de mon séjour à Lyon j'ai rencontré trois gros bras de la Gestapo qui ne vont sûrement pas tarder à faire parler d'eux. »

« Pourquoi me racontez-vous tout cela ? » le questionna soudain Angélique, encore plus pâle qu'auparavant.

« Peut-être parce qu'un changement est en train de se produire en moi. »

Ils étaient arrivés dans la cour de la ferme. Il neigeait encore. Ulrich arrêta le moteur de la voiture. Alors qu'Angélique voulait ouvrir la portière, il la retint d'un geste.

« Avec toutes ces révélations j'ai oublié de vous parler de la proposition que je voulais vous faire. » reprit-il. Il était si proche  qu'elle sentait son souffle lui caresser le visage. Ses traits s'étaient radoucis. Elle ne parvenait pas à détourner le regard de son visage. De ses sourcils qui encadraient ses yeux si harmonieusement . Ses yeux dont les nuances indéfinissables de bleu la faisaient chavirer au plus profond d'elle. Le nez franc et droit en opposition avec la bouche, souple et douce.

« Quelle proposition ? » interrogea-t-elle.

mardi 23 mai 2017

Le Lieutenant et la dame blanche - Extrait n°16 - Réquisition de lait


Le lendemain matin, Angélique s'aperçut que sa mère n'était pas rentrée de la nuit. Elle avait apporté à Maurice et Isaac de quoi déjeuner, venait de traire les vaches et attendait le soldat allemand qui allait venir comme chaque matin chercher du lait, lorsqu'elle entendit une voiture s'approcher. Elle reconnut la Citroën Traction de Giraud. La voiture s'arrêta au milieu de la cour. Le policier en descendit, tint galamment la portière de la passagère qui n'était autre que sa mère qui sortit à son tour. Son tailleur beige était chiffonné et son chignon laissait s'échapper des mèches indisciplinées sous son chapeau assorti à sa tenue.
L'inspecteur salua Angélique de loin en soulevant son chapeau avant de reprendre place au volant pour repartir. Joséphine s'approcha de sa fille. Elle avait l'air exténuée. Angélique était si stupéfaite de la voir dans un état si négligé qu'elle ne posa même pas de question, malgré les nombreuses interrogations qui se bousculaient en elle. Sa mère la prit par les épaules pour l'emmener à l'intérieur.
 
« Viens, il faut que je te raconte quelque chose. » dit-elle simplement, l'entraînant vers la maison. Elle enleva son chapeau et le posa sur une planche de la garde-robe dans l'entrée. Angélique lui versa une tasse d'ersatz de café, car il n'y avait plus de vrai café depuis bien longtemps. Sa mère s'était assise à la table et la remercia quand la jeune fille lui posa la tasse fumante devant elle avant de prendre place en face de sa mère. Joséphine but une gorgée. Elle plissa les lèvres au contact du liquide brûlant. Regarda sa fille droit dans les yeux et tenta de se justifier maladroitement:
 
« Tu te demandes sûrement où j'ai passé la nuit. » Elle ne laissa pas le temps à Angélique de répondre. « J'espère que tu ne t'es pas inquiétée. Si ça peut te rassurer, il n'y a rien entre Giraud et moi. Tu sais à quel point j'aime ton père.» Elle fit une pause pour prendre nerveusement sa tasse. «Il me fait continuellement des avances mais je lui tiendrai toujours tête. Le plus inquiétant, c'est que je ne sais absolument pas ce qui se passera quand il ne supportera plus ma résistance. » Angélique l'écoutait attentivement sans rien répondre. Les deux femmes entendirent un véhicule motorisé se garer dans la cour. Une portière claqua, quelques secondes plus tard, on frappait à la porte. Angélique se leva.
 
« C'est sûrement l'Allemand qui vient chercher le lait. » annonça-t-elle.
 
Lorsqu'elle ouvrit la porte, un jeune soldat déchargeait déjà les bidons de lait vides de la veille. C'était le même que les jours précédents. Il avait une façon de faire des grands gestes et des yeux innocents qui le rendait d'une certaine façon sympathique. Angélique avait l'impression qu'il essayait de passer le maximum de temps en sa compagnie. La barrière de la langue ne semblait pas être un grand obstacle, il faisait chaque jour des progrès en français en essayant d'engager la conversation avec elle. Elle savait qu'il s'appelait Waldemar et venait d'un petit village près de Hambourg.
 
« Bonjour schönes Fräulein. Ich soll die Milch abholen. Chercher le lait. » dit-il en lui souriant.
 
« Oui. Bonjour. Le lait est ici. » Angélique désigna de la main les pots à lait.
 
« Moins aujourd'hui ? » Son visage était très expressif. Angélique y lut de l'inquiétude mêlée à de l'étonnement. « Vache malade ? »
 
Elle ne put s'empêcher de rire face à sa moue et aux plis contrariés sur son front.
« Non, c'est juste que ma grand-mère va mieux et va faire du beurre et du fromage. Nous devons donc garder plus de lait. » expliqua Angélique.
 
« Berre ? » interrogea-t-il en plissant les sourcils. Il avait fixé ses lèvres tout le temps où elle avait parlé. La jeune fille un peu amusée ne savait pas si c'était pour mieux y lire ce qu'elle disait ou pour une autre raison. Lors de ses précédentes visites il n'avait pas caché qu'il appréciait sa présence.
 
« Ben oui du beurre ! Pour mettre sur le pain.» Angélique tendit sa main gauche, paume ouverte « Pain » dit-elle et fit semblant d'y beurrer une tartine.
Le visage de Waldemar s'illumina, il rit levant les bras au ciel : « Ah, verstehe, « beurre » ist Butter ! »
« Oui, « Butter » » répondit Angélique en riant avec lui.
Le soldat chargea les bidons dans la camionnette. Il monta et s'installa au volant.
« A demain, schönes Fräulein ! » s'écria-t-il avant de refermer la portière, un large sourire dévoilant ses dents blanches et soignées.
« A demain, Waldemar. » répondit Angélique. Encore une fois elle avait oublié de lui demander ce que signifiait « schönes Fräulein ». Tant pis. Elle le demanderait à Ulrich.

mardi 9 mai 2017

Le Lieutenant et la dame blanche - Extrait n°15 - Le réseau


Ils discutèrent encore un moment. Puis Ulrich prit congé. Après son départ, Angélique se sentit vide. Tandis qu'elle lavait les verres à vin, elle essayait d'interpréter ce qu'elle ressentait. Son père lui racontait des histoires de prince charmant et de princesse quand elle était petite. Un jour elle lui avait demandé à la suite de l'une de ces histoires ce qu'était l'amour et être amoureux. Son père lui avait alors raconté sa rencontre avec Joséphine. Son attirance plus forte que n'importe quel aimant. Ce besoin vital d'être auprès d'elle. Cette impression que plus rien d'autre n'avait d'importance que l'être aimé. Et le bonheur absolu d'être aimé en retour. Après cette soirée, Angélique se rendit à l'évidence qu'elle était amoureuse d’Ulrich. Du Lieutenant von Brackenstein. De l'officier allemand de la Wehrmacht. En pleine occupation allemande.
 
Elle entendit six coups, un long, trois courts et deux longs frappés légèrement à la porte. Elle sursauta. Le signal du réseau quand ils amenaient quelqu'un à cacher. En pensant qu'un quart d'heure plus tôt Ulrich était là et aurait pu tomber sur eux, elle frémit. Mais que faisaient-ils ici en hiver ? Elle se hâta vers la porte, ouvrit et reconnut Hector. Seul.
« Bonsoir Angélique. Es-tu seule ? » demanda celui-ci.
« Oui. Enfin avec Grand-mère qui s'est assoupie dans le fauteuil. »
« Très bien. Viens vite. »
Elle s'empara de son manteau en vitesse et rejoignit Hector à l'extérieur. Il fallut quelques secondes à ses pupilles pour s'habituer à l'obscurité. Elle suivit Hector qui se dirigeait vers la menuiserie.
« Que te voulait cet allemand ? » chuchota-t-il alors qu'ils allaient atteindre l'atelier.
Angélique se demanda ce qu'elle allait bien pouvoir lui répondre. Elle ne pouvait quand même pas lui dire qu'elle l'avait invité à jouer aux échecs ! Son pied gauche glissa sur une petite plaque de verglas qu'elle n'avait pas vue dans le noir. Ce prétexte fut bon pour gagner du temps et trouver une réponse moins compromettante.
« Son régiment se fournit en bois dans notre forêt. Il voulait régler les détails. »
Ils pénétrèrent dans le batiment. Hector éclaira de sa lampe de poche un recoin où Angélique découvrit deux enfants apeurés.
« Un membre du réseau et trois enfants juifs se sont faits coincer par Giraud. Par chance, ces deux là ont réussi à ne pas se faire prendre, mais du coup la police et une patrouille allemande ratissent la forêt. On ne savait pas où les cacher. Ils ne sont pas en état par ce froid de marcher des kilomètres. Pourrais-tu les cacher quelques jours, le temps qu'ils récupèrent et qu'on trouve un passeur pour eux ? »
« Je ne sais pas... tu sais les Allemands viennent chaque jour ici se servir en lait, en bois..... » elle s'interrompit en voyant la mine pitoyable des deux enfants. Ils la regardaient les yeux remplis d'espoir, comme si leur vie dépendait de sa réponse. Le plus jeune des garçons avait les joues creuses, des cernes grises faisaient ressortir des yeux sombres étonnamment grands. Un bonnet dissimulait des cheveux noirs à l'exception d'une boucle autour de l'oreille. Son manteau, quoique sale et un peu usé était de très bonne qualité. L'autre garçon était un peu plus âgé. D'une dizaine d'années, il paraissait de meilleure constitution, même si la fatigue et le tourment se lisaient également sur ses traits. Ses cheveux étaient plus clairs que ceux de son compagnon, ses vêtements trop petits pour lui.
« D'accord. Suivez-moi » ne put-elle s'empêcher de dire ne soutenant plus leur regard implorant.
« La présence régulière des Boches est peut-être une bonne couverture. Avec un peu de chance ils n'auront même pas l'idée de venir fouiller ici. Surtout avec ta mère qui travaille pour Giraud. » ajouta Hector.
« Espérons le. »
Angélique ouvrit la trappe et les précéda dans l'escalier menant à la cachette souterraine. Un lit et deux matelas de fortune se partageaient à présent l'espace avec une table, une chaise et le reste de provisions qui s'était assez amoindri : quelques conserves de fruits et de pâté, deux caisses de pommes de terre et trois jambons fumés.
« Je vais vous apporter des couvertures, il fait très froid mais il n'y a pas de moyen de chauffer sans que cela se remarque de l'extérieur. Et une soupe chaude, je vais vous apporter une bonne soupe pour vous réchauffer. » reprit Angélique.
« Merci, mademoiselle » répondit le plus âgé des deux garçons.
« Appelez-moi Angélique, je suis à peine plus vieille que vous ! »
« D'accord... Angélique » un léger sourire lui parvint aux coins des lèvres lorsqu'il prononça son prénom.
« Comment vous appelez-vous ? » s'intéressa la jeune fille.
« Moi c'est Maurice, et lui c'est Isaac » répondit-il en désignant l'enfant plus jeune.
Hector intervint : « Isaac vient de Paris, ses parents faisaient partie de la rafle du Vel d'hiv. Par chance sa mère a réussi à le convaincre de se cacher chez une voisine. Il y est resté assez longtemps mais quand la police a commencé à avoir des doutes, la voisine a jugé bon de l'envoyer en province. Cela fait plusieurs semaines qu'il est trimbalé de droite à gauche. Maurice lui, vient d'Auxerre. Sa mère est morte à sa naissance et son père a été arrêté par la Gestapo pour bolchevisme. Ils l'ont passé à tabac devant chez lui, dans la rue, en signe d'exemple avant de l'emmener. Heureusement Maurice n'était pas à la maison quand ça s'est passé, son père devinant ce qui se tramait l'avait envoyé chez un de ses camarades, car ça ne fait aucun doute qu'ils l'auraient utilisé comme moyen de pression pour faire parler son père. La mère du copain en question a organisé sa fuite. » Puis plus bas à Angélique : « Son père a été torturé et est mort de ses blessures en cellule de détention. Les nazis l'ont même affiché avec sa photo pour dissuader la population de se rapprocher des bolcheviques. »
« Oh ! » parvint juste à dire Angélique.
« Le but était de les faire passer en Suisse mais maintenant il faut voir si ce sera encore possible. Soit disant la Gestapo va s'installer ici aussi. Et si les soldats de la Wehrmacht sont pour le moment corrects, la réputation de la Gestapo l'a précédée. Des vrais nazis. Des vrais pourris. » continua Hector.
« Hector, as-tu des nouvelles de Paul ? » demanda Angélique.
« Pas vraiment. Aux dernières nouvelles, il était toujours à Lyon. Il organise des nouveaux papiers pour créer de nouvelles identités à ceux qui fuient et imprime de la presse clandestine.» la rassura-t-il.

vendredi 28 avril 2017

Le Lieutenant et la dame blanche - Extrait n°14 - La partie d'échecs


« Bonsoir Mademoiselle Franget. » Ulrich von Brackenstein se tenait dans l'entrée. Il tenait dans une main une bouteille de vin, dans l'autre une petite boîte qu'il tendit à Angélique lorsqu'elle lui ouvrit. « Pour vous »
« Merci, mais je vous en prie, entrez. » ajouta-t-elle en le débarrassant des présents. Elle les posa sur la table, puis lui prit son manteau pour l'accrocher.
« Bonsoir, Madame, je suis content de voir que vous allez mieux. » dit-il à l'attention de Marie-Jeanne qui était assise dans un fauteuil et tricotait tout en observant discrètement la scène d'un œil critique. Elle marmonna un « bonsoir » incompréhensible sans le regarder en guise de réponse.
Angélique s'approcha de sa grand-mère et lui présenta l'officier.
« Grand-mère, je te présente le Lieutenant von Brackenstein. » annonça-t-elle. « C'est grâce à lui si nous aurons du bois cet hiver. C'est grâce à lui aussi que nous avons eu les médicaments pour te guérir. En guise de remerciement, il souhaitait jouer aux échecs avec moi, j'espère que tu n'y voies pas d'inconvénients. » insista Angélique sur un ton singulièrement déterminé.
« S'il est déjà là, faites donc ! » répondit Marie-Jeanne ne quittant pas son tricot des yeux.
L'impolitesse de sa grand-mère irrita Angélique. Elle s'efforça d'être encore plus accueillante en compensation. Aussi, elle se tourna vers le Lieutenant, lui posa la main sur le bras en l'invitant à s'asseoir à la table. Son audace la surprit elle-même. Von Brackenstein ayant prit place avait tout le loisir d'observer Angélique s'emparer de l'échiquier. Il avait bien sûr remarqué que sa tenue mettait en valeur sa féminité. Tout en restant naturelle, elle était vêtue avec goût et élégance. Par chance, elle n'était pas tombée dans le piège de la vulgarité comme il l'avait si souvent observé à Paris. Il contournait des yeux les courbes si gracieuses de la jeune fille ainsi que l'harmonie qui s'en dégageait tandis qu'elle posait le jeu sur la table. Nerveuse, Angélique pensa qu'un verre de vin l'aiderait peut-être à la calmer.
« Grand-mère, veux-tu un verre de vin aussi? » demanda-t-elle à Marie-Jeanne pendant qu'elle sortait des verres du buffet.
« Pourquoi pas, au point où j'en suis... » rétorqua la vieille dame.
Tandis qu'Angélique ouvrait la bouteille de Beaujolais, l'officier décréta :
« J'aimerais encore garder un peu les poèmes saturniens de Verlaine si cela ne vous dérange pas. »
« Prenez le temps qu'il vous faut. Vous plaisent-ils autant ?» interrogea Angélique alors qu'elle apportait un verre à Marie-Jeanne avant de prendre place face au lieutenant.
« Beaucoup. La mélancolie et les paysages tristes sont d'actualité. »
Angélique acquiesça. Elle remplit deux verres, en posa un devant l'Allemand et brandit le sien.
« À la poésie ! » trinqua-t-elle en le regardant droit dans les yeux.
« À la poésie ! » répondit-il. Ses yeux luisaient, la dévorant littéralement du regard.
Angélique but une grosse gorgée, espérant qu'elle l'aiderait à cacher son émotion. L'âpreté du liquide assécha sa langue, mais l'alcool qu'elle n'avait pas l'habitude de boire lui procura une certaine chaleur qui l'engourdit un peu.
Von Brackenstein approcha l'échiquier. « Blanc commence, je vous en prie. » dit-il.
Angélique s'empara d'un pion et fut subitement prise d'une profonde tristesse. Elle se rappela les parties d'échecs avec Elsa. La dernière fois qu'elle avait joué aux échecs, c'était avec elle. Comment allait-elle ? D'après son frère, le réseau avait réussi à la faire passer avec sa mère en Suisse. Mais combien d'autres n'avaient pas eu cette chance ? Elle leva des yeux graves en direction du jeune soldat qui discerna son changement d'humeur. Mal à l'aise, il ôta sa casquette qu'il posa à côté de lui sur la table, tira sur l'encolure de son uniforme comme pour se procurer plus d'air. Angélique étonnée de sa gêne découvrit pour la première fois complètement sa chevelure. Autour des oreilles et derrière très courte, plus longue sur le haut de la tête. Sans la coiffe réglementaire, il paraissait encore plus jeune. La jeune fille se sentait tout à coup beaucoup plus proche de lui sans cet élément qui lui rappelait sans cesse qu'ils ne faisaient pas partie du même camp. Ses traits s'adoucirent en un sourire discret. La tristesse qui avait refait surface en commençant la partie d'échecs était envolée. Elle voulait à présent en savoir plus sur lui.
« Lieutenant von Brackenstein... » commença-t-elle.
« Je vous en prie, appelez-moi Ulrich ! »
Elle inclina légèrement la tête un court instant, puis plongea ses yeux dans ce regard translucide.
« Très bien.... Ulrich... »
L'officier sourit largement en l'entendant prononcer son prénom. Elle s'en aperçut.
« Qu'y a-t-il ? » s'étonna-t-elle.
« Rien. C'est juste que la façon dont vous prononcez mon prénom est adorable. Ce « ch » typiquement français... »
Angélique rougit, se sentit gênée.
« Mais vous vouliez me demander quelque chose, il me semble ? »
Elle fut heureuse qu'il la sorte finalement de son embarras et reprit :
« Oui, puis-je vous demander quel âge vous avez ? »
« Vingt-trois ans. 
« N'est-ce pas un peu jeune pour être Lieutenant ? »
« Oui et non. Vous savez, notre Führer a besoin de nombreux officiers. Avec un peu de bravoure et la visite d'une école d'officiers, il est possible de monter rapidement les échelons. »
En entendant le nom « Führer » Angélique tressaillit. Comment était-il possible qu'un être si attentionné et si charmant soit au service d'un dictateur comme Hitler ? Elle rebut une gorgée du vin qui parvenait effectivement à l'aider à mieux maîtriser ses émotions.
« La vie de soldat vous plaît-elle ? » continua-t-elle.
« Je ne me pose pas la question si cette vie me plaît. Je fais simplement mon devoir. » puis jugeant sa réponse un peu sèche : « Jusqu'à présent, j'ai eu beaucoup de chance. La guerre sur le front ouest a été de courte durée. Depuis l'armistice, je fais partie d'une troupe d'occupation en France. Il y a pire. » Il déplaça un nouveau pion sur l'échiquier. L'affrontement entre les figures importantes allait pouvoir commencer.
« Ah oui ? » L'air incrédule et innocent de la jeune fille le déstabilisait plus qu'il ne l'aurait voulu. Il admirait ses boucles blondes qui lui tombaient sur les épaules, le vin avait teinté ses joues d'une roseur délicate. Ainsi assise en face de lui, à la lueur des bougies, il avait l'impression de contempler une apparition mystique.
« Mon frère par exemple n'a pas cette chance. Il est quelque part sur le front est. Depuis quatre ans il fait la guerre pendant que moi, j'ai pris du bon temps à Paris... »
« Je ne savais pas que la France représentait des vacances pour les soldats allemands ! » s'indigna Angélique. Son air consterné l'affecta.
« Et pourtant d'une certaine façon, vous avez raison. De nombreux soldats sont envoyés en France pendant quelques mois histoire de remonter le moral des troupes. Le front russe est impitoyable. Et tous ceux qui sont en France redoutent d'y être envoyés ou d'y retourner...  » expliqua-t-il d'un air grave.
Angélique se leva soudain pour réalimenter le feu. Elle jeta une bûche dans la cheminée. Toujours accroupie devant le feu, elle observa distraitement l'embrasement du bois sur les braises. Le rayonnement de chaleur décuplé par l'effet du vin lui procura une sensation de nonchalance. Tout à coup les propos qu'elle venait d'entendre la laissèrent indifférente. En temps normal, elle aurait répliqué que si les soldats prenaient du bon temps, c'était au dépit des Français. Sans parler des Juifs. En fait, elle n'avait aucune envie de se fâcher ou de discuter de sujets qui fâchent. Elle se releva, regarda en direction de sa grand-mère qui s'était assoupie dans le fauteuil. Sans doute l'effet du vin avait-il accentué son épuisement. Elle la couvrit d'un plaid. Quand elle retourna à la table elle se sentait trop fatiguée pour terminer la partie d'échecs.
« Ulrich, verriez-vous un inconvénient à ce que nous arrêtions la partie ? Je ne sais pas si c'est l'effet du vin, mais je n'arrive plus à me concentrer... » déclara-t-elle sincèrement.
Ses joues s'étaient empourprées, et même si l'alcool l'empêchait de se concentrer, il avait l'avantage de la rendre plus détendue en présence du lieutenant.
L'espace d'un instant elle crut lire un soupçon d'inquiétude dans ses yeux.
« Non bien sûr... »
« … mais vous pouvez encore rester un peu si vous voulez...parlez-moi un peu de vous. » dit-elle.
Elle avait repris place sur la chaise en face de lui, s'empara de la bouteille de Beaujolais et lui proposa d'un geste de la main de lui en reverser un verre. Il acquiesça. Elle le servit et s'en reversa un verre également. Après tout, le vin avait cette capacité de lui faire oublier les choses négatives. Les moments qu'elle avait jusqu'à présent partagés avec lui avaient été comme un rayon de soleil dans sa vie devenue sinistre depuis le début de la guerre. Pourquoi gâcher ces moments à le considérer comme un ennemi alors qu'il avait été jusqu'à présent un être humain généreux et attentionné avec elle? Elle s'adossa, offrant inconsciemment une image d'elle innocente et sensuelle. Sa respiration s'était accélérée, Ulrich notait les soulèvements de sa poitrine, le bijou qui semblait s'y affoler. Il s'empara de la boîte qu'il lui avait apportée, l'ouvrit et la lui tendit.
« Une petite douceur pour une jeune femme ravissante... »
La boîte contenait une douzaine de chocolats. Flattée, mais ne parvenant pas à le croire sincère, elle prit un praliné dont elle croqua un bout. Le chocolat fondant en bouche était un pur délice. Elle ferma les yeux un court instant.
« Pardon, mais je ne me souviens pas quand j'ai mangé du chocolat la dernière fois... » s'excusa-t-elle. Amusé, l'officier la détaillait du regard. Il s'était appuyé au dossier de la chaise pour avoir mieux le loisir de la contempler.
« Vous n'avez pas à vous excuser. »
Elle lui tendit à son tour la boîte : « S'il vous plaît, prenez-en un aussi ! »
« D'accord, mais à la condition que vous me parliez à votre tour de vous. » Il se servit et croqua dans le chocolat.
« Oh mais en fait, je n'avais pas encore fini de vous interroger.... » Elle posa les mains sur la table, repoussa l'échiquier sur le côté.
« Que voulez-vous savoir ? »
« D'où venez-vous ? Connaissez-vous la Forêt Noire ? » questionna-t-elle.
Il se pencha en avant au-dessus de la table, but une gorgée de vin. Il joua avec son verre en le faisant tourner sur lui-même.
« De Stuttgart, dans le sud de l'Allemagne. Je connais en effet un peu la Forêt Noire. Savez-vous que ce n'est pas très loin de chez moi ?» répondit-il.
Angélique fixait la table des yeux, ses doigts pianotaient nerveusement. Ulrich avança les bras et posa ses mains sur celles de la jeune fille qui s'immobilisèrent instantanément. Elle ne les retira pas et affronta son regard. La lueur qu'elle y décela lui fit comprendre qu'il ressentait la même chose qu'elle. Soudain les paroles étaient devenues superflues. Une sorte d'union les transcendait au simple contact de leurs mains et de leur regard. Angélique ne savait pas combien de temps ils restèrent ainsi. Ulrich rompit le silence le premier.
« A mon tour maintenant de vous poser des questions. » reprit-il.
« Si vous voulez, mais il n'y a pas grand chose à raconter sur moi... »
« Vous n'allez plus à l'école ? » demanda-t-il.
« Non, j'ai passé mon certificat d'études, puis j'aurais dû aller au lycée à Roanne. Mais avec le départ de mon père et de mon frère au front, ma grand-mère qui n'est plus si jeune et ma mère et son travail d'institutrice, il fallait bien quelqu'un pour s'occuper de la ferme, de la maison et du reste.... » Pendant qu'elle parlait, elle s'était emparée des mains qui recouvraient les siennes pour les serrer.
« Maintenant je comprends mieux votre malaise de l'autre jour, vous portez une charge non négligeable sur les épaules pour une femme si jeune... » il s'interrompit.
Son pouce lui caressait la paume de la main. Ce signe de tendresse l'émut infiniment. Dans la famille, son père était le seul à lui montrer son affection, la consoler lorsque petite elle s'était fait mal, ou la prendre dans ses bras et la bercer lorsque quelque chose la peinait. Depuis son départ, personne ne la réconfortait quand elle n'en pouvait plus. Et il lui manquait tellement... Sa mère et sa grand-mère l'aimaient profondément aussi, mais d'une autre manière. Elles n'avaient jamais eu cette douceur et cette complicité à son égard.
« Puis-je à mon tour vous demander quel âge vous avez ? » reprit-il.
« Dix-sept ans. »
« J'admire votre dévouement, surtout envers votre grand-mère... » annonça-t-il sincèrement.
« C'est une femme admirable. Elle est généreuse et peut être si drôle.... » elle fit une petite grimace « enfin aujourd'hui, elle était vraiment désagréable ! Je suis sûre qu'elle s'était juré de nous surveiller jusqu'à votre départ et d'écouter toute notre conversation, mais apparemment le vin et sa convalescence l'ont épuisée ! » Angélique tourna la tête et regarda en direction de Marie-Jeanne pleine de compassion.
« Je ne doute pas que c'est une femme de caractère ! » s'exclama Ulrich lui souriant.
« Il faut l'excuser pour son impolitesse. Mon grand-père est mort pendant la Grande Guerre à cause d'un obus allemand. » ajouta Angélique.
« Mettez-la quand même en garde. Il se peut qu'elle ait moins de chance la prochaine fois. Tous les officiers et la police allemande ne trouveront pas forcément sa réaction amusante. »

lundi 10 avril 2017

Le Lieutenant et la dame blanche - Extrait n°13 - Subjuguée


« Mais tu te rends compte, de ce que tu me dis ?! C'est sympathiser avec l'ennemi ! » s'emporta Marie-Jeanne après qu'Angélique lui ait révélé qu'elle avait invité l'officier allemand pour une partie d'échecs le soir même. La convalescente s'était levée et avait insisté pour reprendre part aux taches ménagères. Elle était assise à la table et épluchait des rutabagas et des pommes de terre. Bien qu'étant sur la voie de la guérison, les nouvelles de l'occupation de toute la France que lui avait dévoilées Angélique l'avaient contrariée au plus haut point. Elle était en effet déjà malade lorsque l'attaque des troupes alliées en Afrique du Nord avait eu lieu, aussi, c'était un choc pour elle d'apprendre que le sud de la France était à présent sous le joug des nazis et qu'en l'espace d'à peine deux semaines la situation avait si dramatiquement évolué.

Voyant le regard effaré de sa grand-mère, Angélique debout à côté d'elle, lui posa une main sur les épaules et essaya de dédramatiser :

« Grand-Mère, ne te fâches pas ! Je voulais juste le remercier pour tout ce qu'il a fait pour nous. Et puis, sans son aide, tu serais peut-être déjà morte ! »

« Angélique ! » s'indigna Marie-Jeanne. Outrée par les paroles de la jeune fille, elle avait jeté son couteau sur la table.

« Mais c'est vrai. Sans le docteur allemand que le lieutenant von Brackenstein a envoyé, je n'aurais pas eu les médicaments pour te guérir ! Tu sais, j'ai eu si peur pour toi... » répondit-elle en entoura Marie-Jeanne de ses deux bras. Elle posa sa joue gauche sur la tête de sa grand-mère qui se radoucit après avoir réalisé à quel point Angélique s'était fait du souci pour elle.

« Et puis, tu verras, il n'a pas du tout l'air d'un monstre. En plus, il aime la littérature, il est très poli, très correct et très.... » Angélique qui s'était assise à côté de sa grand-mère s'interrompit, elle allait dire « beau » mais se retint juste à temps. La légère rougeur qui s'était diffusée sur les joues de la jeune fille n'avait pas échappé à Marie-Jeanne qui fronça les sourcils.

« Très, très, très.... allemand, surtout !» reprit Marie-Jeanne. « N'oublie pas que ton grand-père est mort sous les obus allemands pendant la Grande Guerre, jeune fille ! »

« Je ne l'oublie pas. Je constate seulement que la vie est plus facile pour moi depuis qu'il est là... » répliqua la jeune fille d'un air absent.

Estimant la conversation terminée, elle se leva et alla dans sa chambre. Elle avait encore une demie-heure avant l'arrivée de l'officier. Elle changea rapidement ses vêtements de travail contre une robe en velours bordeaux ajustée au niveau de la taille. Elle s'observa dans le miroir et fut surprise de l'image que ce dernier lui renvoya d'elle. Le col en v quoique décent mettait en valeur sa poitrine qui lui parut plus développée que la dernière fois qu'elle avait porté cette robe. Ses hanches s'étaient légèrement arrondies aussi. Elle enfila des bas de soie appartenant à sa mère, s'attacha une chaîne en argent dotée d'un pendentif en forme de larme pourpre. Elle hésita à mettre du rouge à lèvre, y renonça, sa grand-mère désapprouverait sûrement. Elle brossa ses cheveux, puis les arrangea à l'aide d'un diadème. Le visage ainsi dégagé mettait en valeur sa gorge nacrée. Bien que satisfaite de son image, elle se rendit compte qu'elle était très nerveuse. Il était assez rare qu'elle fasse attention à son apparence. Normalement elle préférait porter des pantalons, bien plus pratiques pour le travail dans une ferme. Mais sa mère ne le voyait pas d'un bon œil, et bien qu'ayant trouvé ce comportement amusant quand Angélique était petite, elle le trouvait simplement scandaleux maintenant qu'elle était devenue une jeune femme. Elle y avait donc renoncé, mais le choix de quelle robe elle devait porter lui importait peu. Sauf aujourd'hui. Tout à coup elle s'interrogea sur le changement qui s'était opéré en elle. Pourquoi son apparence lui était-elle subitement si importante ? Pourquoi attachait-elle de l'importance à ce qu'un soldat de la Wehrmacht pourrait penser d'elle ? Dans un soupir elle se laissa tomber en arrière sur son lit. Les yeux fixés au plafond, elle repensa au lieutenant, à ses yeux, sa voix, son allure. Et surtout ce qu'elle ressentait quand il la regardait ou l'effleurait. Elle avait peine à mettre de l'ordre dans ses pensées et prit conscience qu'elle pensait sans arrêt à lui. La raison avait beau lui rappeler qu'il était un ennemi, le cœur, lui, était complètement subjugué.

dimanche 2 avril 2017

Le lieutenant et la dame blanche - Extrait n°12 - Promenant sa plaie


Une fois dehors, le froid frappa la jeune fille en pleine figure. Bien que le vent se soit calmé pendant la nuit, la température avoisinait encore les -10°C. Le soleil était légèrement voilé par une brume qui semblait emprisonner toute l'humidité présente dans l'air. Topaze courait au devant. Dans sa course, une de ses oreilles s'était retournée, mais il n'en avait cure, tout à sa joie de se promener avec Angélique, qui avait eu bien peu de temps pour lui ces dernières semaines. Elle longea l'étable et descendit le chemin en direction du bois. Des petites flaques d'eau qui rebouchaient des trous dans le chemin s'étaient transformées en glace. Le chien les contournait en courant à une vitesse époustouflante. Dès qu'il remarquait qu'il s'éloignait un peu trop de sa maîtresse, il faisait un demi-tour pour revenir auprès d'elle. Ce manège se répéta de nombreuses fois jusqu'à ce qu'ils atteignent enfin une intersection à la sortie du bois. Tout droit, le sentier continuait vers le village. Angélique prit la voie partant sur la droite. En pente douce, elle menait après quelques centaines de mètres aux bords de l'étang, jusqu'alors dissimulé par des roseaux. Le sentier devint plus étroit. Les roseaux étaient recouverts de minuscules cristaux de glace étincelants, l'air chargé en humidité. L'atmosphère des lieux était quasiment irréelle tant chaque son semblait étouffé par les fines gouttelettes d'eau omniprésentes sur la végétation. Les yeux et le nez d'Angélique lui piquaient à cause du froid, mais cela lui était bien égal. Le soulagement de voir sa grand-mère sur la voie de la guérison, voilà ce qui comptait. Elle avait bien mérité de prendre enfin un peu de temps pour elle. Tandis qu'elle arrivait au bord de l'étang, elle s'aperçut qu'il était en effet gelé à la surface. La glace reflétait un soleil laiteux ne parvenant pas à percer le voile constitué de nuages qui paraissait vouloir le masquer. Elle s'immobilisa pour contempler ce spectacle, tout était immobile, pas un bruit ne lui parvenait. Topaze était assis à ses pieds mais au lieu de regarder en direction de l'étang, il fixait attentivement les roseaux. Angélique ferma les yeux et inspira profondément. Bien qu'elle sentait ses pieds doucement s'engourdir à cause du froid, elle trouvait le grand air vivifiant. Elle ne remarqua pas que Topaze s'éloigna quand il reconnut le lieutenant von Brackenstein.
Elle sursauta quand elle entendit ces vers derrière elle :

« Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
Les grands nénuphars entre les roseaux,
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi, j'errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l'étang, parmi la saulaie
Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j'errais tout seul
Promenant ma plaie ; »

Elle ouvrit les yeux et se retourna. Elle avait tout de suite reconnu la voix suave de l'officier allemand. Bien que son intonation donnait une pointe d'exotisme aux vers de Verlaine, son cœur se mit malgré elle à battre la chamade. Il lui faisait maintenant face. La lumière blême rendait les traits de son visage graves.
« Mais que faites-vous ici ? » demanda-t-elle.
« La même chose que vous, il me semble... Je me promenais au bord de l'étang quand votre chien est venu à ma rencontre. C'est lui qui m'a mené à vous.» Topaze s'était à présent assis aux pieds du soldat. Quel fanfaron ce chien ! Il paraissait attendre que le lieutenant le caresse.
« Quand je l'ai reconnu, je me suis dit que vous aviez peut-être à nouveau eu un malaise et que vous aviez encore besoin de moi pour vous secourir.... » se moqua-t-il, lui offrant un sourire légèrement taquin. Il s'abaissa et caressa la tête et le cou de Topaze qui bizarrement semblait l'apprécier. Angélique ne réagit pas à sa remarque.
"Il semble que vous ayez bien compris les subtilités de Verlaine.... » ne put-elle s'empêcher de répliquer. Elle ne parvenait pas à savoir si l'émotion qui l'emplissait était due au poème et sa mélancolie ou à celui qui venait de le réciter. Toujours est-il qu'elle était en pleine admiration. Déjà pour un français, il n'était pas forcément évident de retranscrire les émotions, le message de ces vers, mais pour un étranger, cela devait être encore plus difficile.
« De quelle plaie parle-t-il ? » s'intéressa-t-il.
Il fit un pas dans sa direction. L'espace d'un instant elle eut l'impression qu'il observait ses lèvres. Il était à présent si proche d'elle qu'elle pouvait sentir sa respiration, transformée en vapeur d'eau, flottant un court instant, puis se dissipant dans l'air.
Troublée, elle détourna le regard vers l'étang d'où provenait le retentissement d'un battement d'ailes d'oiseau.
« Une plaie est une blessure. Il parle d'une blessure d'amour. Il me semble qu'à l'époque où Paul Verlaine a écrit ce poème il était amoureux de sa cousine, pourtant plus âgée que lui et mariée. » expliqua-t-elle.
« L'amour impossible... » ajouta-t-il dans un soupir. Cette fois, Angélique eut l'impression que les yeux du jeune homme essayaient de pénétrer au plus profond de son âme. Ils semblaient chercher une réponse à un tourment intérieur contre lequel il paraissait lutter. La tension était si palpable que la respiration d'Angélique se stoppa pendant quelques secondes. Elle avait l'impression que les battements de son cœur retentissaient comme des coups de tambour dans ses oreilles. Pour éviter qu'il remarque son trouble, elle essaya de fixer une partie de son visage. Elle détailla sa bouche, et se demanda quel effet lui feraient ces lèvres sur les siennes. L'officier parut remarquer son égarement.
« Venez, marchons donc un peu. » lui proposa-t-il en lui touchant doucement le bras pour l'inviter à l'accompagner dans sa promenade. Elle hocha la tête, soulagée. Elle remit en place son bonnet de laine qui avait glissé sur sa nuque. Ses longues boucles de cheveux blonds retombaient en cascade dans son dos et entouraient son visage angélique. Topaze ayant remarqué que la promenade reprenait, se releva et les précéda, reprenant sa course folle. Le lieutenant désigna de la main le chemin qui contournait l'étang.
« Dans cette direction ? » demanda-t-il.
« D'accord . »
Ils marchèrent côte à côte, le bras du jeune homme effleurant parfois celui d'Angélique au gré du chemin, très étroit aux endroits où les roseaux le recouvraient en partie. A chacun de ces contacts, la jeune fille ressentait comme un courant lui parcourant tout le corps.
« Comment va votre grand-mère ? » la questionna-t-il.
« Merci, beaucoup mieux. Elle n'a plus de fièvre depuis deux jours. Elle reprend tout doucement des forces. Je ne sais d'ailleurs pas comment vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour nous.... » Elle osa le regarder légèrement de côté. Elle releva une ombre de sourire sur son visage.
« Oh mais je n'ai fait que mon devoir, Mademoiselle ! » répondit-il modestement.
« Quoiqu'il y aurait bien quelque chose.... » continua-t-il.
Angélique s'affola en pensant à sa naïveté. Quelle idiote elle faisait ! Les soldats avaient en effet en tant de guerre, de quelle nationalité qu'ils soient, la réputation de prendre du plaisir avec qui bon leur semblait. Non, il n'oserait quand même pas exiger d'elle...
« ...Une partie d'échecs. Vous contre moi. Il y a si longtemps que je n'ai pas joué.... » suggéra-t-il.
Angélique rassurée se mit à rire. Elle pencha la tête en arrière et montra des dents blanches parfaitement alignées. Lorsqu'elle rit, son visage s'illumina et irradia le cœur du soldat. Il ne pouvait s'empêcher de s'imprégner du moindre détail. La courbe de ses sourcils blonds, l'éclat de ses yeux, le dessin de sa bouche, le tout auréolé de ses boucles rebelles, la grâce de ses mouvements. Il se surprit à la dévorer littéralement des yeux, elle ne s'en aperçut heureusement pas.