Arrivée
à la boulangerie, Angélique posa son vélo contre le mur, monta les deux
marches pour accéder à la porte vitrée. Une petite cloche retentit
lorsqu'elle entra. Madame Poilon, la boulangère, une femme blonde
assez attirante d'une trentaine d'années, était en pleine
discussion avec Augustine. Angélique s'amusa
à l'idée que les deux femmes avaient de quoi bien s'entendre. Les
femmes plus âgées du village n'aimaient pas beaucoup Madame Poilon
qu'elles jugeaient trop provocante. Elle abusait du maquillage, était
plutôt aguichante et n'hésitait pas à faire usage de décolletés
plongeants qui ravissaient la gente masculine mais lui attiraient
régulièrement les foudres de la gente féminine. Augustine, quant à
elle, avait fait tourner la tête de nombreux garçons de son âge
avant leur départ au front. Paul inclus. Quoique moins provocante
que Madame Poilon, la belle brune maîtrisait les gestes et les
regards qui ne laissaient pas les hommes indifférents. A côté de
ces deux beautés, Angélique se trouvait inintéressante.
« Ah,
et cet officier, je n'en ferais qu'une bouchée ! »
s'exclama Madame Poilon.
Quand
elle avait appris que son mari n'allait pas revenir du front en
1940, la boulangère avait tenté de noyer son chagrin en cherchant
du réconfort dans les bras d'un autre. Il y avait d'abord eu un
réfugié de Paris qu'elle avait hébergé un temps, puis avait
dû partir. Depuis les ragots allaient bon train qu'elle ne dormait
jamais seule, bien qu'elle n'ait pas de partenaire attitré.
« Vous
parlez du Lieutenant ? » l' interrogea Augustine.
« Oui.
En voilà au moins un qui a de la classe. Des beaux gosses comme ça,
il y a longtemps qu'on n'en a pas vus à Clunize ! Ça
nous change des paysans d'ici ! » Madame Poilon se mit à
rire. Augustine qui avait remarqué Angélique feint l'indignation :
« Enfin,
Madame Poilon, c'est un Allemand ! »
« Allemand
ou Français, ça ne fait pas de différence ! Un homme reste un
homme ! » répondit-elle, riant de plus belle, dévoilant
l'écartement entre ses incisives.
Angélique
un peu choquée par les propos libéraux de la boulangère s'approcha
enfin.
« Bonjour
Madame Poilon. Augustine. » Elle les salua, regarda les
quelques pains qui restaient sur l'étal et toucha ses coupons de
rationnement dans la poche de son manteau pour s'assurer qu'elle ne
les avaient pas oubliés. Depuis l'augmentation des réquisitions, la
quantité et la qualité du pain s'étaient amoindries. Les autorités
avaient interdit les viennoiseries et certains jours, on ne pouvait
acheter que le pain de la veille. Elles prétendaient qu'on en
mangeait automatiquement moins quand il n'était plus frais. Malgré
tout, il n'y avait jusqu'à présent pas eu de pénurie de pain à
Clunize. Ni de longues queues pour pouvoir l'acheter, contrairement à
ce qui se passait en ville.
Augustine
dit au revoir. Le pain sous le bras, elle s'apprêtait à tourner les
talons quand la cloche au-dessus de la porte retentit à nouveau. Le
Lieutenant von Brackenstein entra. Le rire de Madame Poilon
s'interrompit instantanément. Une légère rougeur se diffusa sur
ses joues quand elle reconnut celui dont le claquement de bottes
résonnait sur le carrelage.
« Mesdames. »
salua-t-il poliment en inclinant la tête.
Angélique
observa la boulangère qui adressait à présent un large sourire au nouveau venu.
« Bonjour
Monsieur l'officier ! » répondit-elle d'une voix
mielleuse en se trémoussant derrière son comptoir. Angélique
essaya de ne pas laisser paraître son trouble quand elle le reconnut
à son tour. Elle se concentra sur Augustine qui ne semblait tout à
coup plus si pressée de quitter la boulangerie. D'une démarche
langoureuse, celle-ci frôla Ulrich en se rendant vers la sortie,le
saluant d'un battement de cils intentionné et d'un petit sourire qui
en disait long. Si Angélique l'avait regardé à ce moment précis,
elle se serait aperçue qu'il resta indifférent au manège
d'Augustine mais réprima un petit sursaut quand il prit conscience
de sa présence. Augustine une fois sortie, Madame Poilon reprit,
ignorant totalement Angélique :
«
Savez-vous que vous m'avez manqué, beau jeune homme ? ».
Cela touchait presque l'indécence. La boulangère s'était accoudée
au comptoir, légèrement penchée. Elle présentait le creux de ses
seins à la vue du Lieutenant qui ne montra cependant aucune
réaction. La façon qu'avait Madame Poilon de flirter avec lui fit
penser Angélique à une chienne en rut. Un peu en retrait, elle
observait en silence la scène qui se déroulait sous ses yeux.
« Je
suis honoré Madame que vous ayez remarqué mon absence... »
répondit-il lui offrant à son tour un de ses sourires les plus
charmants.
« Ah
ben vous pensez bien, un beau jeune homme comme vous, ça se remarque
tout de suite!.... mais au fait que puis-je pour vous ? »
continua la boulangère.
« Il
me semble que Mademoiselle était là avant moi... » objecta
l'officier, fixant Angélique. Cette fois, celle-ci soutint son
regard. Son cœur s'emballa.
« Oh
ben c'est vrai ! Vous voyez dans quel état vous me mettez ! »
s'exclama Madame Poilon. Puis à Angélique : « Pardon
Angélique, alors que te fallait-il ? Un pain ?»
« Oui,
j'imagine que je ne pourrais de toute façon pas en avoir deux... »
répondit-elle modestement.
« Ben
non, tu connais bien les règles, ma jolie... » ajouta la
boulangère navrée.
« Un
pain alors. » dit la jeune fille.
Madame
Poilon se tourna et prit un pain qu'elle posa sur le comptoir.
« Cela fera 1,80 Francs et deux tickets. »
Angélique
sortit sa carte de rationnement. La boulangère prit ses ciseaux et
découpa deux tickets jaunes qu'elle garda. Elle rendit la carte à
Angélique qui paya, s'empara du pain qu'elle rangea dans un panier
en osier.
« Au
revoir ! » dit Angélique. Elle se tourna et s'avança
vers la sortie. Tandis qu'elle levait les yeux, elle croisa le regard
de l'officier qui lui tint la porte en lui souriant.
« Une
bonne journée, ma jolie ! » s'écria Madame Poilon.
« A
bientôt » lui murmura Ulrich tandis qu'elle sortait,
l'effleurant involontairement.
La
cloche retentit à nouveau, puis elle entendit la porte se refermer
derrière elle. Une fois dehors, elle s'arrêta. Quelque chose avait
changé. Il n'y avait plus personne dans la rue. Pas un seul bruit.
Inconsciemment elle leva les yeux vers le ciel. Il était gris si
opaque qu'on ne pouvait en distinguer les contours des nuages. Elle
vit les premiers flocons de neige tomber. Quelques uns se posèrent
sur son visage. Angélique aimait la neige. Cette légèreté, la
douceur des minuscules cristaux qui tombaient comme en secret, sans
faire de bruit. Comme s'ils ne voulaient pas se faire remarquer. Elle
attacha son panier au vélo, remarqua une nouvelle affiche rose qui
attira son attention. Elle s'approcha alors du panneau d'affichage où
elle reconnut la photo de l'homme figurant sur l'affiche. Il
s'agissait d'un ami de son père, habitant un village voisin.
L'affiche annonçait son arrestation, le traitant de terroriste car
il avait caché des Juifs recherchés par la police.
« Voulez-vous
que je vous ramène ? C'est sur mon chemin de toutes façons ! »
entendit soudain Angélique. La neige tombait à présent à renfort
de gros flocons limitant la vue à une dizaine de mètres au maximum.
Pendant qu'elle lisait l'article, la jeune fille ne s'était pas
aperçue qu'elle était couverte de neige. Elle se retourna. Ulrich
se tenait devant la Mercedes-Benz à laquelle elle n'avait pas prêté
attention auparavant.
« L'idée
de vous retrouver enneigée me peinerait beaucoup. »
plaisanta-t-il. « D'autant que je dois vous demander un petit
service. Ce serait l'occasion d'en discuter. »
Le
sol étant gelé depuis des semaines, une fine couche blanche
s'étalait déjà au sol.
« Et
mon vélo ? » demanda-t-elle, satisfaite de trouver un
prétexte pour décliner son offre.
« Pas
de problème. »
Ulrich
s'approcha, s'empara du vélo qu'il fit rouler jusque la voiture. Il
ouvrit la porte arrière, cala la bicyclette contre la banquette.
Angélique, un peu gênée, ne put s'empêcher de regarder autour
d'elle pour voir si quelqu'un avait observé la scène. Mais la neige
continuait de tomber, semblant les couper du reste du monde. Toujours personne en vue. La
jeune fille se laissa convaincre lorsque Ulrich, galant, lui ouvrit
la portière de la voiture et attendit. Elle sentait l'humidité
traverser ses vêtements, aussi elle se décida à monter.
« Merci. »
dit-elle simplement en prenant place sur le siège en cuir
noir.
Le Lieutenant ferma la portière et vint s'asseoir à la place
du conducteur. Il mit le contact et démarra l'automobile qui dérapa
légèrement. Les gros flocons rendaient la visibilité difficile.
Il alluma les essuie-glaces. De se retrouver si proche de lui
dans un endroit si exigu laissa Angélique sans voix. En l'espace de
quelques minutes, la couche de neige s'était épaissie. On ne
distinguait quasiment plus les contours de la route.
« Je
suis bien content de vous avoir comme guide ! » plaisanta
Ulrich. « Pour quelqu'un qui n'est pas d'ici, il y aurait
vraiment de quoi se perdre ! »
Angélique
lui lança un regard en coin. Ils avaient quitté le village et se
dirigeaient lentement en direction de la forêt. Protégé par les
arbres, le chemin y était par chance plus praticable.
« Heureusement
que je suis déjà revenu de Lyon. Avec ce temps, j'aurais mis des
heures ! » reprit-il.
Angélique
se tourna vers lui. Les flocons de neige sur sa casquette et son
uniforme se transformaient en gouttelettes d'eau. Ses joues rosies
par le froid faisaient ressortir l'éclat de ses yeux.
« Vous
étiez à Lyon ? » s'intéressa-t-elle.
« Oui.
Ne me dites pas que contrairement à Madame Poilon vous n'aviez pas
remarqué mon absence ? » Ulrich prit un air contrit.
« Vous me décevez ! »
Angélique
se détendit en repensant au comportement de la boulangère. Elle fit
non d'un signe de la tête et pouffa.
« Je
crois que vous lui plaisez... » déclara-t-elle soudain
redevenue sérieuse.
« Je
ne crois pas que je lui plais. Je crois plutôt qu'elle aime
plaire. » précisa-t-il soudain plus grave.
Pour
Angélique, il était inconcevable qu'un homme reste indifférent aux
manières d'une femme expérimentée et attirante comme Madame
Poilon. D'autant plus qu'elle la trouvait vraiment belle. Une once de
jalousie la rendit téméraire :
« Et
vous plaît-elle ? » Angélique le fixait intensément.
Ses yeux paraissaient le mettre au défi.
« Vous
savez, j'ai côtoyé beaucoup de femmes de son genre à Paris. Elles
sont amusantes... » expliqua-t-il se réjouissant de la voir se
mettre dans un tel état. « Au fond, elle a raison. La solitude
est un poids de plus parmi toutes les difficultés de l'époque à
laquelle nous vivons. Chercher un peu de chaleur sans penser au
lendemain est peut-être la seule consolation en ces temps de
guerre. »
Angélique
vit tout à coup la boulangère d'un autre œil. Pourquoi la blâmer.
Après tout, Ulrich avait raison.
« Dans
mon cas, cela n'a malheureusement pas marché. » expliqua-t-il.
« A Paris. »
« Ah
non ? »
« Au
début peut-être. Mais en réalité, sans sentiments, on ressent
toujours ce vide qui nous ronge.... » Il la dévisageait à
présent d'une façon qui la fit frissonner. Tout son être exprimait
la souffrance de ce manque de chaleur dont il faisait allusion.
Angélique y fut très réceptive. L'alchimie agissait.
« Mais
vous n'avez toujours pas répondu à ma question ! »
insista-t-il.
« Votre
question ? »
« N'avez-vous
pas remarqué mon absence ? »
Le
jeune homme se concentrait à présent sur le chemin qui sortait de
la forêt. Ils étaient en amont du village et la neige y était plus
dense. Angélique fixait à présent les arbres recouverts d'une
pellicule blanche.
« Bien
sûr que si. Qu'y avez-vous fait ? » répondit-elle. Elle
n'osait pas le regarder. Ulrich satisfait de son aveu décréta :
« Il
commence à y avoir du grabuge à Lyon. Des noyaux de résistance
s'organisent. Une presse clandestine circule, des actes de terrorisme
ont déjà eu lieu. La police allemande est en train de s'y
installer. Je peux déjà vous dire que les représailles seront
terribles. J'ai déjà vu ces méthodes à Paris.... »
Angélique
s'inquiéta en pensant à son frère qui était au beau milieu de
tout cela.
« Quel
genre de méthodes ? » interrogea-t-elle, plissant le
front.
Elle
l'observa de profil, remarqua ses traits se durcir. Il pressa les
lèvres, puis se tourna vers elle. Elle le sentait tourmenté,
elle perçut du dégout dans son intonation.
« Voulez-vous
vraiment le savoir ? » demanda-t-il. Il fixait le chemin
devant la voiture.
Angélique
prit peur. Elle ne savait pas ce qui l'effrayait le plus. Les
révélations qu'il était prêt à lui faire ou sa vulnérabilité ?
Elle l'avait toujours considéré comme un vainqueur inaltérable,
que rien ne parvenait à ébranler. Elle hocha légèrement de la
tête.
« Je
ne devrais même pas vous raconter tout ça. Je n'en ai en principe
pas le droit. Mais je voudrais que vous sachiez que ces méthodes me
répugnent.... » Il fit une pause, paraissant attendre son
assentiment. Elle le regarda avec tendresse. Sa sensibilité la
touchait.
« D'accord. »
dit-elle.
Il
déglutit. L'aveu avait du mal à passer.
« Ces
messieurs de la Gestapo ne reculent devant rien pour obtenir des
informations. Ils sont très créatifs et n'hésitent pas à torturer
d'une manière que vous ne pouvez même pas imaginer. Casser les
dents, plonger la tête dans l'eau froide, donner des coups... Ils
laissent des résistants debout dans une pièce pendant des heures
avec l'interdiction de s'asseoir ou de s'allonger. Avez-vous une idée
de tout ce qu'on est prêt à avouer quand on est dans cette position
pendant des heures et qu'on vous empêche de dormir ? »
Angélique
sentit son estomac se nouer. Elle pâlit, la bouche entrouverte,
choquée de ce qu'elle venait d'entendre.
« Pardonnez-moi... »
dit-il lorsqu'il remarqua l'effet que ces révélations provoquaient
chez la jeune fille.
« Ce
sont des Allemands, comme vous... » répliqua-t-elle d'un
murmure à peine audible.
« Ne
vous y méprenez pas. Certains policiers français ne sont pas mieux.
Il est vrai que la plupart des SS que j'ai rencontrés ont un côté
sadique. Certains soldats de la Wehrmacht l'ont également mais je
vous garantis que la majorité du peuple allemand n'est pas ainsi. »
Dans
un élan, il posa sa main droite sur le bras d'Angélique.
« Comme
vous par exemple... » affirma la jeune fille.
« S'ils
venaient à apprendre ce que je pense de leurs méthodes, je
risquerais le même sort que leurs victimes... »
« Je
vous promets de n'en parler à personne ! » s'exclama
Angélique un peu naïvement.
« Je
vous fais confiance. Sinon je ne vous en aurais pas parlé. Lors de
mon séjour à Lyon j'ai rencontré trois gros bras de la Gestapo qui
ne vont sûrement pas tarder à faire parler d'eux. »
« Pourquoi
me racontez-vous tout cela ? » le questionna soudain
Angélique, encore plus pâle qu'auparavant.
« Peut-être
parce qu'un changement est en train de se produire en moi. »
Ils
étaient arrivés dans la cour de la ferme. Il neigeait encore.
Ulrich arrêta le moteur de la voiture. Alors qu'Angélique voulait
ouvrir la portière, il la retint d'un geste.
« Avec
toutes ces révélations j'ai oublié de vous parler de la
proposition que je voulais vous faire. » reprit-il. Il était
si proche qu'elle sentait son souffle lui caresser le
visage. Ses traits s'étaient radoucis. Elle ne parvenait pas à
détourner le regard de son visage. De ses sourcils qui
encadraient ses yeux si harmonieusement . Ses yeux dont les nuances
indéfinissables de bleu la faisaient chavirer au plus profond d'elle. Le nez franc et droit en opposition avec la bouche, souple et
douce.
« Quelle
proposition ? » interrogea-t-elle.