« Bonsoir
Mademoiselle Franget. » Ulrich von Brackenstein se tenait dans
l'entrée. Il tenait dans une main une bouteille de vin, dans l'autre
une petite boîte qu'il tendit à Angélique lorsqu'elle lui ouvrit.
« Pour vous »
« Merci,
mais je vous en prie, entrez. » ajouta-t-elle en le
débarrassant des présents. Elle les posa sur la table, puis lui
prit son manteau pour l'accrocher.
« Bonsoir,
Madame, je suis content de voir que vous allez mieux. » dit-il
à l'attention de Marie-Jeanne qui était assise dans un fauteuil et
tricotait tout en observant discrètement la scène d'un œil
critique. Elle marmonna un « bonsoir » incompréhensible
sans le regarder en guise de réponse.
Angélique
s'approcha de sa grand-mère et lui présenta l'officier.
« Grand-mère,
je te présente le Lieutenant von Brackenstein. »
annonça-t-elle. « C'est grâce à lui si nous aurons du
bois cet hiver. C'est grâce à lui aussi que nous avons eu les
médicaments pour te guérir. En guise de remerciement, il souhaitait
jouer aux échecs avec moi, j'espère que tu n'y voies pas
d'inconvénients. » insista Angélique sur un ton
singulièrement déterminé.
« S'il
est déjà là, faites donc ! » répondit Marie-Jeanne ne
quittant pas son tricot des yeux.
L'impolitesse
de sa grand-mère irrita Angélique. Elle s'efforça d'être encore
plus accueillante en compensation. Aussi, elle se tourna vers le
Lieutenant, lui posa la main sur le bras en l'invitant à s'asseoir à
la table. Son audace la surprit elle-même. Von Brackenstein ayant
prit place avait tout le loisir d'observer Angélique s'emparer de
l'échiquier. Il avait bien sûr remarqué que sa tenue mettait en
valeur sa féminité. Tout en restant naturelle, elle était vêtue
avec goût et élégance. Par chance, elle n'était pas tombée dans
le piège de la vulgarité comme il l'avait si souvent observé à
Paris. Il contournait des yeux les courbes si gracieuses de la jeune
fille ainsi que l'harmonie qui s'en dégageait tandis qu'elle posait
le jeu sur la table. Nerveuse, Angélique pensa qu'un verre de vin
l'aiderait peut-être à la calmer.
« Grand-mère,
veux-tu un verre de vin aussi? » demanda-t-elle à Marie-Jeanne
pendant qu'elle sortait des verres du buffet.
« Pourquoi
pas, au point où j'en suis... » rétorqua la vieille dame.
Tandis
qu'Angélique ouvrait la bouteille de Beaujolais, l'officier
décréta :
« J'aimerais
encore garder un peu les poèmes saturniens de Verlaine si cela ne
vous dérange pas. »
« Prenez le temps qu'il vous faut. Vous plaisent-ils autant ?» interrogea Angélique alors qu'elle apportait un verre à Marie-Jeanne avant de prendre place face au lieutenant.
« Prenez le temps qu'il vous faut. Vous plaisent-ils autant ?» interrogea Angélique alors qu'elle apportait un verre à Marie-Jeanne avant de prendre place face au lieutenant.
« Beaucoup.
La mélancolie et les paysages tristes sont d'actualité. »
Angélique
acquiesça. Elle remplit deux verres, en posa un devant l'Allemand et
brandit le sien.
« À
la poésie ! » trinqua-t-elle en le regardant droit dans
les yeux.
« À
la poésie ! » répondit-il. Ses yeux luisaient, la
dévorant littéralement du regard.
Angélique
but une grosse gorgée, espérant qu'elle l'aiderait à cacher son
émotion. L'âpreté du liquide assécha sa langue, mais l'alcool
qu'elle n'avait pas l'habitude de boire lui procura une certaine
chaleur qui l'engourdit un peu.
Von
Brackenstein approcha l'échiquier. « Blanc commence, je vous
en prie. » dit-il.
Angélique
s'empara d'un pion et fut subitement prise d'une profonde tristesse.
Elle se rappela les parties d'échecs avec Elsa. La dernière fois
qu'elle avait joué aux échecs, c'était avec elle. Comment
allait-elle ? D'après son frère, le réseau avait réussi à
la faire passer avec sa mère en Suisse. Mais combien d'autres
n'avaient pas eu cette chance ? Elle leva des yeux graves en
direction du jeune soldat qui discerna son changement d'humeur. Mal à
l'aise, il ôta sa casquette qu'il posa à côté de lui sur la
table, tira sur l'encolure de son uniforme comme pour se procurer
plus d'air. Angélique étonnée de sa gêne découvrit pour la
première fois complètement sa chevelure. Autour des oreilles et
derrière très courte, plus longue sur le haut de la tête. Sans la
coiffe réglementaire, il paraissait encore plus jeune. La jeune
fille se sentait tout à coup beaucoup plus proche de lui sans cet
élément qui lui rappelait sans cesse qu'ils ne faisaient pas partie
du même camp. Ses traits s'adoucirent en un sourire discret. La
tristesse qui avait refait surface en commençant la partie d'échecs
était envolée. Elle voulait à présent en savoir plus sur lui.
« Lieutenant
von Brackenstein... » commença-t-elle.
« Je
vous en prie, appelez-moi Ulrich ! »
Elle
inclina légèrement la tête un court instant, puis plongea ses yeux
dans ce regard translucide.
« Très
bien.... Ulrich... »
L'officier
sourit largement en l'entendant prononcer son prénom. Elle s'en
aperçut.
« Qu'y
a-t-il ? » s'étonna-t-elle.
« Rien.
C'est juste que la façon dont vous prononcez mon prénom est
adorable. Ce « ch » typiquement français... »
Angélique
rougit, se sentit gênée.
« Mais
vous vouliez me demander quelque chose, il me semble ? »
Elle
fut heureuse qu'il la sorte finalement de son embarras et reprit :
« Oui,
puis-je vous demander quel âge vous avez ? »
« Vingt-trois
ans.
« N'est-ce
pas un peu jeune pour être Lieutenant ? »
« Oui
et non. Vous savez, notre Führer a besoin de nombreux officiers.
Avec un peu de bravoure et la visite d'une école d'officiers, il est
possible de monter rapidement les échelons. »
En
entendant le nom « Führer » Angélique tressaillit.
Comment était-il possible qu'un être si attentionné et si charmant
soit au service d'un dictateur comme Hitler ? Elle rebut une
gorgée du vin qui parvenait effectivement à l'aider à mieux
maîtriser ses émotions.
«
La vie de soldat vous plaît-elle ? » continua-t-elle.
« Je
ne me pose pas la question si cette vie me plaît. Je fais simplement
mon devoir. » puis jugeant sa réponse un peu sèche :
« Jusqu'à présent, j'ai eu beaucoup de chance. La guerre sur
le front ouest a été de courte durée. Depuis l'armistice, je fais
partie d'une troupe d'occupation en France. Il y a pire. » Il
déplaça un nouveau pion sur l'échiquier. L'affrontement entre les
figures importantes allait pouvoir commencer.
« Ah
oui ? » L'air incrédule et innocent de la jeune fille le
déstabilisait plus qu'il ne l'aurait voulu. Il admirait ses boucles
blondes qui lui tombaient sur les épaules, le vin avait teinté ses
joues d'une roseur délicate. Ainsi assise en face de lui, à la
lueur des bougies, il avait l'impression de contempler une apparition
mystique.
« Mon
frère par exemple n'a pas cette chance. Il est quelque part sur le
front est. Depuis quatre ans il fait la guerre pendant que moi, j'ai
pris du bon temps à Paris... »
« Je
ne savais pas que la France représentait des vacances pour les
soldats allemands ! » s'indigna Angélique. Son air
consterné l'affecta.
« Et
pourtant d'une certaine façon, vous avez raison. De nombreux soldats
sont envoyés en France pendant quelques mois histoire de remonter le
moral des troupes. Le front russe est impitoyable. Et tous ceux qui
sont en France redoutent d'y être envoyés ou d'y retourner... »
expliqua-t-il d'un air grave.
Angélique
se leva soudain pour réalimenter le feu. Elle jeta une bûche dans
la cheminée. Toujours accroupie devant le feu, elle observa
distraitement l'embrasement du bois sur les braises. Le rayonnement
de chaleur décuplé par l'effet du vin lui procura une sensation de
nonchalance. Tout à coup les propos qu'elle venait d'entendre la
laissèrent indifférente. En temps normal, elle aurait répliqué
que si les soldats prenaient du bon temps, c'était au dépit des
Français. Sans parler des Juifs. En fait, elle n'avait aucune envie
de se fâcher ou de discuter de sujets qui fâchent. Elle se releva,
regarda en direction de sa grand-mère qui s'était assoupie dans le
fauteuil. Sans doute l'effet du vin avait-il accentué son
épuisement. Elle la couvrit d'un plaid. Quand elle retourna à la
table elle se sentait trop fatiguée pour terminer la partie
d'échecs.
« Ulrich,
verriez-vous un inconvénient à ce que nous arrêtions la partie ?
Je ne sais pas si c'est l'effet du vin, mais je n'arrive plus à me
concentrer... » déclara-t-elle sincèrement.
Ses
joues s'étaient empourprées, et même si l'alcool l'empêchait de
se concentrer, il avait l'avantage de la rendre plus détendue en
présence du lieutenant.
L'espace
d'un instant elle crut lire un soupçon d'inquiétude dans ses yeux.
« Non
bien sûr... »
« …
mais vous pouvez encore rester un peu si vous voulez...parlez-moi un
peu de vous. » dit-elle.
Elle
avait repris place sur la chaise en face de lui, s'empara de la
bouteille de Beaujolais et lui proposa d'un geste de la main de lui
en reverser un verre. Il acquiesça. Elle le servit et s'en reversa
un verre également. Après tout, le vin avait cette capacité de lui
faire oublier les choses négatives. Les moments qu'elle avait
jusqu'à présent partagés avec lui avaient été comme un rayon de
soleil dans sa vie devenue sinistre depuis le début de la guerre.
Pourquoi gâcher ces moments à le considérer comme un ennemi alors
qu'il avait été jusqu'à présent un être humain généreux et
attentionné avec elle? Elle s'adossa, offrant inconsciemment
une image d'elle innocente et sensuelle. Sa respiration s'était
accélérée, Ulrich notait les soulèvements de sa poitrine, le
bijou qui semblait s'y affoler. Il s'empara de la boîte qu'il lui
avait apportée, l'ouvrit et la lui tendit.
« Une
petite douceur pour une jeune femme ravissante... »
La
boîte contenait une douzaine de chocolats. Flattée, mais ne
parvenant pas à le croire sincère, elle prit un praliné dont elle
croqua un bout. Le chocolat fondant en bouche était un pur délice.
Elle ferma les yeux un court instant.
« Pardon,
mais je ne me souviens pas quand j'ai mangé du chocolat la dernière
fois... » s'excusa-t-elle. Amusé, l'officier la détaillait du
regard. Il s'était appuyé au dossier de la chaise pour avoir mieux
le loisir de la contempler.
« Vous
n'avez pas à vous excuser. »
Elle
lui tendit à son tour la boîte : « S'il vous plaît,
prenez-en un aussi ! »
« D'accord,
mais à la condition que vous me parliez à votre tour de vous. »
Il se servit et croqua dans le chocolat.
« Oh
mais en fait, je n'avais pas encore fini de vous interroger.... »
Elle posa les mains sur la table, repoussa l'échiquier sur le côté.
« Que
voulez-vous savoir ? »
« D'où
venez-vous ? Connaissez-vous la Forêt Noire ? »
questionna-t-elle.
Il
se pencha en avant au-dessus de la table, but une gorgée de vin. Il
joua avec son verre en le faisant tourner sur lui-même.
« De
Stuttgart, dans le sud de l'Allemagne. Je connais en effet un peu la
Forêt Noire. Savez-vous que ce n'est pas très loin de chez moi ?»
répondit-il.
Angélique
fixait la table des yeux, ses doigts pianotaient nerveusement. Ulrich
avança les bras et posa ses mains sur celles de la jeune fille qui
s'immobilisèrent instantanément. Elle ne les retira pas et affronta
son regard. La lueur qu'elle y décela lui fit comprendre qu'il
ressentait la même chose qu'elle. Soudain les paroles étaient
devenues superflues. Une sorte d'union les transcendait au simple
contact de leurs mains et de leur regard. Angélique ne savait pas
combien de temps ils restèrent ainsi. Ulrich rompit le silence le
premier.
« A
mon tour maintenant de vous poser des questions. » reprit-il.
« Si
vous voulez, mais il n'y a pas grand chose à raconter sur moi... »
« Vous
n'allez plus à l'école ? » demanda-t-il.
« Non,
j'ai passé mon certificat d'études, puis j'aurais dû aller au
lycée à Roanne. Mais avec le départ de mon père et de mon frère
au front, ma grand-mère qui n'est plus si jeune et ma mère et son
travail d'institutrice, il fallait bien quelqu'un pour s'occuper de
la ferme, de la maison et du reste.... » Pendant qu'elle
parlait, elle s'était emparée des mains qui recouvraient les
siennes pour les serrer.
« Maintenant
je comprends mieux votre malaise de l'autre jour, vous portez une
charge non négligeable sur les épaules pour une femme si jeune... »
il s'interrompit.
Son
pouce lui caressait la paume de la main. Ce signe de tendresse l'émut
infiniment. Dans la famille, son père était le seul à lui montrer
son affection, la consoler lorsque petite elle s'était fait mal, ou
la prendre dans ses bras et la bercer lorsque quelque chose la
peinait. Depuis son départ, personne ne la réconfortait quand elle
n'en pouvait plus. Et il lui manquait tellement... Sa mère et sa
grand-mère l'aimaient profondément aussi, mais d'une autre manière.
Elles n'avaient jamais eu cette douceur et cette complicité à son
égard.
« Puis-je
à mon tour vous demander quel âge vous avez ? »
reprit-il.
« Dix-sept
ans. »
« J'admire
votre dévouement, surtout envers votre grand-mère... »
annonça-t-il sincèrement.
« C'est
une femme admirable. Elle est généreuse et peut être si
drôle.... » elle fit une petite grimace « enfin
aujourd'hui, elle était vraiment désagréable ! Je suis sûre
qu'elle s'était juré de nous surveiller jusqu'à votre départ et
d'écouter toute notre conversation, mais apparemment le vin et sa
convalescence l'ont épuisée ! » Angélique tourna la
tête et regarda en direction de Marie-Jeanne pleine de compassion.
« Je
ne doute pas que c'est une femme de caractère ! »
s'exclama Ulrich lui souriant.
« Il
faut l'excuser pour son impolitesse. Mon grand-père est mort pendant
la Grande Guerre à cause d'un obus allemand. » ajouta
Angélique.
« Mettez-la
quand même en garde. Il se peut qu'elle ait moins de chance la
prochaine fois. Tous les officiers et la police allemande ne
trouveront pas forcément sa réaction amusante. »