vendredi 28 avril 2017

Le Lieutenant et la dame blanche - Extrait n°14 - La partie d'échecs


« Bonsoir Mademoiselle Franget. » Ulrich von Brackenstein se tenait dans l'entrée. Il tenait dans une main une bouteille de vin, dans l'autre une petite boîte qu'il tendit à Angélique lorsqu'elle lui ouvrit. « Pour vous »
« Merci, mais je vous en prie, entrez. » ajouta-t-elle en le débarrassant des présents. Elle les posa sur la table, puis lui prit son manteau pour l'accrocher.
« Bonsoir, Madame, je suis content de voir que vous allez mieux. » dit-il à l'attention de Marie-Jeanne qui était assise dans un fauteuil et tricotait tout en observant discrètement la scène d'un œil critique. Elle marmonna un « bonsoir » incompréhensible sans le regarder en guise de réponse.
Angélique s'approcha de sa grand-mère et lui présenta l'officier.
« Grand-mère, je te présente le Lieutenant von Brackenstein. » annonça-t-elle. « C'est grâce à lui si nous aurons du bois cet hiver. C'est grâce à lui aussi que nous avons eu les médicaments pour te guérir. En guise de remerciement, il souhaitait jouer aux échecs avec moi, j'espère que tu n'y voies pas d'inconvénients. » insista Angélique sur un ton singulièrement déterminé.
« S'il est déjà là, faites donc ! » répondit Marie-Jeanne ne quittant pas son tricot des yeux.
L'impolitesse de sa grand-mère irrita Angélique. Elle s'efforça d'être encore plus accueillante en compensation. Aussi, elle se tourna vers le Lieutenant, lui posa la main sur le bras en l'invitant à s'asseoir à la table. Son audace la surprit elle-même. Von Brackenstein ayant prit place avait tout le loisir d'observer Angélique s'emparer de l'échiquier. Il avait bien sûr remarqué que sa tenue mettait en valeur sa féminité. Tout en restant naturelle, elle était vêtue avec goût et élégance. Par chance, elle n'était pas tombée dans le piège de la vulgarité comme il l'avait si souvent observé à Paris. Il contournait des yeux les courbes si gracieuses de la jeune fille ainsi que l'harmonie qui s'en dégageait tandis qu'elle posait le jeu sur la table. Nerveuse, Angélique pensa qu'un verre de vin l'aiderait peut-être à la calmer.
« Grand-mère, veux-tu un verre de vin aussi? » demanda-t-elle à Marie-Jeanne pendant qu'elle sortait des verres du buffet.
« Pourquoi pas, au point où j'en suis... » rétorqua la vieille dame.
Tandis qu'Angélique ouvrait la bouteille de Beaujolais, l'officier décréta :
« J'aimerais encore garder un peu les poèmes saturniens de Verlaine si cela ne vous dérange pas. »
« Prenez le temps qu'il vous faut. Vous plaisent-ils autant ?» interrogea Angélique alors qu'elle apportait un verre à Marie-Jeanne avant de prendre place face au lieutenant.
« Beaucoup. La mélancolie et les paysages tristes sont d'actualité. »
Angélique acquiesça. Elle remplit deux verres, en posa un devant l'Allemand et brandit le sien.
« À la poésie ! » trinqua-t-elle en le regardant droit dans les yeux.
« À la poésie ! » répondit-il. Ses yeux luisaient, la dévorant littéralement du regard.
Angélique but une grosse gorgée, espérant qu'elle l'aiderait à cacher son émotion. L'âpreté du liquide assécha sa langue, mais l'alcool qu'elle n'avait pas l'habitude de boire lui procura une certaine chaleur qui l'engourdit un peu.
Von Brackenstein approcha l'échiquier. « Blanc commence, je vous en prie. » dit-il.
Angélique s'empara d'un pion et fut subitement prise d'une profonde tristesse. Elle se rappela les parties d'échecs avec Elsa. La dernière fois qu'elle avait joué aux échecs, c'était avec elle. Comment allait-elle ? D'après son frère, le réseau avait réussi à la faire passer avec sa mère en Suisse. Mais combien d'autres n'avaient pas eu cette chance ? Elle leva des yeux graves en direction du jeune soldat qui discerna son changement d'humeur. Mal à l'aise, il ôta sa casquette qu'il posa à côté de lui sur la table, tira sur l'encolure de son uniforme comme pour se procurer plus d'air. Angélique étonnée de sa gêne découvrit pour la première fois complètement sa chevelure. Autour des oreilles et derrière très courte, plus longue sur le haut de la tête. Sans la coiffe réglementaire, il paraissait encore plus jeune. La jeune fille se sentait tout à coup beaucoup plus proche de lui sans cet élément qui lui rappelait sans cesse qu'ils ne faisaient pas partie du même camp. Ses traits s'adoucirent en un sourire discret. La tristesse qui avait refait surface en commençant la partie d'échecs était envolée. Elle voulait à présent en savoir plus sur lui.
« Lieutenant von Brackenstein... » commença-t-elle.
« Je vous en prie, appelez-moi Ulrich ! »
Elle inclina légèrement la tête un court instant, puis plongea ses yeux dans ce regard translucide.
« Très bien.... Ulrich... »
L'officier sourit largement en l'entendant prononcer son prénom. Elle s'en aperçut.
« Qu'y a-t-il ? » s'étonna-t-elle.
« Rien. C'est juste que la façon dont vous prononcez mon prénom est adorable. Ce « ch » typiquement français... »
Angélique rougit, se sentit gênée.
« Mais vous vouliez me demander quelque chose, il me semble ? »
Elle fut heureuse qu'il la sorte finalement de son embarras et reprit :
« Oui, puis-je vous demander quel âge vous avez ? »
« Vingt-trois ans. 
« N'est-ce pas un peu jeune pour être Lieutenant ? »
« Oui et non. Vous savez, notre Führer a besoin de nombreux officiers. Avec un peu de bravoure et la visite d'une école d'officiers, il est possible de monter rapidement les échelons. »
En entendant le nom « Führer » Angélique tressaillit. Comment était-il possible qu'un être si attentionné et si charmant soit au service d'un dictateur comme Hitler ? Elle rebut une gorgée du vin qui parvenait effectivement à l'aider à mieux maîtriser ses émotions.
« La vie de soldat vous plaît-elle ? » continua-t-elle.
« Je ne me pose pas la question si cette vie me plaît. Je fais simplement mon devoir. » puis jugeant sa réponse un peu sèche : « Jusqu'à présent, j'ai eu beaucoup de chance. La guerre sur le front ouest a été de courte durée. Depuis l'armistice, je fais partie d'une troupe d'occupation en France. Il y a pire. » Il déplaça un nouveau pion sur l'échiquier. L'affrontement entre les figures importantes allait pouvoir commencer.
« Ah oui ? » L'air incrédule et innocent de la jeune fille le déstabilisait plus qu'il ne l'aurait voulu. Il admirait ses boucles blondes qui lui tombaient sur les épaules, le vin avait teinté ses joues d'une roseur délicate. Ainsi assise en face de lui, à la lueur des bougies, il avait l'impression de contempler une apparition mystique.
« Mon frère par exemple n'a pas cette chance. Il est quelque part sur le front est. Depuis quatre ans il fait la guerre pendant que moi, j'ai pris du bon temps à Paris... »
« Je ne savais pas que la France représentait des vacances pour les soldats allemands ! » s'indigna Angélique. Son air consterné l'affecta.
« Et pourtant d'une certaine façon, vous avez raison. De nombreux soldats sont envoyés en France pendant quelques mois histoire de remonter le moral des troupes. Le front russe est impitoyable. Et tous ceux qui sont en France redoutent d'y être envoyés ou d'y retourner...  » expliqua-t-il d'un air grave.
Angélique se leva soudain pour réalimenter le feu. Elle jeta une bûche dans la cheminée. Toujours accroupie devant le feu, elle observa distraitement l'embrasement du bois sur les braises. Le rayonnement de chaleur décuplé par l'effet du vin lui procura une sensation de nonchalance. Tout à coup les propos qu'elle venait d'entendre la laissèrent indifférente. En temps normal, elle aurait répliqué que si les soldats prenaient du bon temps, c'était au dépit des Français. Sans parler des Juifs. En fait, elle n'avait aucune envie de se fâcher ou de discuter de sujets qui fâchent. Elle se releva, regarda en direction de sa grand-mère qui s'était assoupie dans le fauteuil. Sans doute l'effet du vin avait-il accentué son épuisement. Elle la couvrit d'un plaid. Quand elle retourna à la table elle se sentait trop fatiguée pour terminer la partie d'échecs.
« Ulrich, verriez-vous un inconvénient à ce que nous arrêtions la partie ? Je ne sais pas si c'est l'effet du vin, mais je n'arrive plus à me concentrer... » déclara-t-elle sincèrement.
Ses joues s'étaient empourprées, et même si l'alcool l'empêchait de se concentrer, il avait l'avantage de la rendre plus détendue en présence du lieutenant.
L'espace d'un instant elle crut lire un soupçon d'inquiétude dans ses yeux.
« Non bien sûr... »
« … mais vous pouvez encore rester un peu si vous voulez...parlez-moi un peu de vous. » dit-elle.
Elle avait repris place sur la chaise en face de lui, s'empara de la bouteille de Beaujolais et lui proposa d'un geste de la main de lui en reverser un verre. Il acquiesça. Elle le servit et s'en reversa un verre également. Après tout, le vin avait cette capacité de lui faire oublier les choses négatives. Les moments qu'elle avait jusqu'à présent partagés avec lui avaient été comme un rayon de soleil dans sa vie devenue sinistre depuis le début de la guerre. Pourquoi gâcher ces moments à le considérer comme un ennemi alors qu'il avait été jusqu'à présent un être humain généreux et attentionné avec elle? Elle s'adossa, offrant inconsciemment une image d'elle innocente et sensuelle. Sa respiration s'était accélérée, Ulrich notait les soulèvements de sa poitrine, le bijou qui semblait s'y affoler. Il s'empara de la boîte qu'il lui avait apportée, l'ouvrit et la lui tendit.
« Une petite douceur pour une jeune femme ravissante... »
La boîte contenait une douzaine de chocolats. Flattée, mais ne parvenant pas à le croire sincère, elle prit un praliné dont elle croqua un bout. Le chocolat fondant en bouche était un pur délice. Elle ferma les yeux un court instant.
« Pardon, mais je ne me souviens pas quand j'ai mangé du chocolat la dernière fois... » s'excusa-t-elle. Amusé, l'officier la détaillait du regard. Il s'était appuyé au dossier de la chaise pour avoir mieux le loisir de la contempler.
« Vous n'avez pas à vous excuser. »
Elle lui tendit à son tour la boîte : « S'il vous plaît, prenez-en un aussi ! »
« D'accord, mais à la condition que vous me parliez à votre tour de vous. » Il se servit et croqua dans le chocolat.
« Oh mais en fait, je n'avais pas encore fini de vous interroger.... » Elle posa les mains sur la table, repoussa l'échiquier sur le côté.
« Que voulez-vous savoir ? »
« D'où venez-vous ? Connaissez-vous la Forêt Noire ? » questionna-t-elle.
Il se pencha en avant au-dessus de la table, but une gorgée de vin. Il joua avec son verre en le faisant tourner sur lui-même.
« De Stuttgart, dans le sud de l'Allemagne. Je connais en effet un peu la Forêt Noire. Savez-vous que ce n'est pas très loin de chez moi ?» répondit-il.
Angélique fixait la table des yeux, ses doigts pianotaient nerveusement. Ulrich avança les bras et posa ses mains sur celles de la jeune fille qui s'immobilisèrent instantanément. Elle ne les retira pas et affronta son regard. La lueur qu'elle y décela lui fit comprendre qu'il ressentait la même chose qu'elle. Soudain les paroles étaient devenues superflues. Une sorte d'union les transcendait au simple contact de leurs mains et de leur regard. Angélique ne savait pas combien de temps ils restèrent ainsi. Ulrich rompit le silence le premier.
« A mon tour maintenant de vous poser des questions. » reprit-il.
« Si vous voulez, mais il n'y a pas grand chose à raconter sur moi... »
« Vous n'allez plus à l'école ? » demanda-t-il.
« Non, j'ai passé mon certificat d'études, puis j'aurais dû aller au lycée à Roanne. Mais avec le départ de mon père et de mon frère au front, ma grand-mère qui n'est plus si jeune et ma mère et son travail d'institutrice, il fallait bien quelqu'un pour s'occuper de la ferme, de la maison et du reste.... » Pendant qu'elle parlait, elle s'était emparée des mains qui recouvraient les siennes pour les serrer.
« Maintenant je comprends mieux votre malaise de l'autre jour, vous portez une charge non négligeable sur les épaules pour une femme si jeune... » il s'interrompit.
Son pouce lui caressait la paume de la main. Ce signe de tendresse l'émut infiniment. Dans la famille, son père était le seul à lui montrer son affection, la consoler lorsque petite elle s'était fait mal, ou la prendre dans ses bras et la bercer lorsque quelque chose la peinait. Depuis son départ, personne ne la réconfortait quand elle n'en pouvait plus. Et il lui manquait tellement... Sa mère et sa grand-mère l'aimaient profondément aussi, mais d'une autre manière. Elles n'avaient jamais eu cette douceur et cette complicité à son égard.
« Puis-je à mon tour vous demander quel âge vous avez ? » reprit-il.
« Dix-sept ans. »
« J'admire votre dévouement, surtout envers votre grand-mère... » annonça-t-il sincèrement.
« C'est une femme admirable. Elle est généreuse et peut être si drôle.... » elle fit une petite grimace « enfin aujourd'hui, elle était vraiment désagréable ! Je suis sûre qu'elle s'était juré de nous surveiller jusqu'à votre départ et d'écouter toute notre conversation, mais apparemment le vin et sa convalescence l'ont épuisée ! » Angélique tourna la tête et regarda en direction de Marie-Jeanne pleine de compassion.
« Je ne doute pas que c'est une femme de caractère ! » s'exclama Ulrich lui souriant.
« Il faut l'excuser pour son impolitesse. Mon grand-père est mort pendant la Grande Guerre à cause d'un obus allemand. » ajouta Angélique.
« Mettez-la quand même en garde. Il se peut qu'elle ait moins de chance la prochaine fois. Tous les officiers et la police allemande ne trouveront pas forcément sa réaction amusante. »

lundi 10 avril 2017

Le Lieutenant et la dame blanche - Extrait n°13 - Subjuguée


« Mais tu te rends compte, de ce que tu me dis ?! C'est sympathiser avec l'ennemi ! » s'emporta Marie-Jeanne après qu'Angélique lui ait révélé qu'elle avait invité l'officier allemand pour une partie d'échecs le soir même. La convalescente s'était levée et avait insisté pour reprendre part aux taches ménagères. Elle était assise à la table et épluchait des rutabagas et des pommes de terre. Bien qu'étant sur la voie de la guérison, les nouvelles de l'occupation de toute la France que lui avait dévoilées Angélique l'avaient contrariée au plus haut point. Elle était en effet déjà malade lorsque l'attaque des troupes alliées en Afrique du Nord avait eu lieu, aussi, c'était un choc pour elle d'apprendre que le sud de la France était à présent sous le joug des nazis et qu'en l'espace d'à peine deux semaines la situation avait si dramatiquement évolué.

Voyant le regard effaré de sa grand-mère, Angélique debout à côté d'elle, lui posa une main sur les épaules et essaya de dédramatiser :

« Grand-Mère, ne te fâches pas ! Je voulais juste le remercier pour tout ce qu'il a fait pour nous. Et puis, sans son aide, tu serais peut-être déjà morte ! »

« Angélique ! » s'indigna Marie-Jeanne. Outrée par les paroles de la jeune fille, elle avait jeté son couteau sur la table.

« Mais c'est vrai. Sans le docteur allemand que le lieutenant von Brackenstein a envoyé, je n'aurais pas eu les médicaments pour te guérir ! Tu sais, j'ai eu si peur pour toi... » répondit-elle en entoura Marie-Jeanne de ses deux bras. Elle posa sa joue gauche sur la tête de sa grand-mère qui se radoucit après avoir réalisé à quel point Angélique s'était fait du souci pour elle.

« Et puis, tu verras, il n'a pas du tout l'air d'un monstre. En plus, il aime la littérature, il est très poli, très correct et très.... » Angélique qui s'était assise à côté de sa grand-mère s'interrompit, elle allait dire « beau » mais se retint juste à temps. La légère rougeur qui s'était diffusée sur les joues de la jeune fille n'avait pas échappé à Marie-Jeanne qui fronça les sourcils.

« Très, très, très.... allemand, surtout !» reprit Marie-Jeanne. « N'oublie pas que ton grand-père est mort sous les obus allemands pendant la Grande Guerre, jeune fille ! »

« Je ne l'oublie pas. Je constate seulement que la vie est plus facile pour moi depuis qu'il est là... » répliqua la jeune fille d'un air absent.

Estimant la conversation terminée, elle se leva et alla dans sa chambre. Elle avait encore une demie-heure avant l'arrivée de l'officier. Elle changea rapidement ses vêtements de travail contre une robe en velours bordeaux ajustée au niveau de la taille. Elle s'observa dans le miroir et fut surprise de l'image que ce dernier lui renvoya d'elle. Le col en v quoique décent mettait en valeur sa poitrine qui lui parut plus développée que la dernière fois qu'elle avait porté cette robe. Ses hanches s'étaient légèrement arrondies aussi. Elle enfila des bas de soie appartenant à sa mère, s'attacha une chaîne en argent dotée d'un pendentif en forme de larme pourpre. Elle hésita à mettre du rouge à lèvre, y renonça, sa grand-mère désapprouverait sûrement. Elle brossa ses cheveux, puis les arrangea à l'aide d'un diadème. Le visage ainsi dégagé mettait en valeur sa gorge nacrée. Bien que satisfaite de son image, elle se rendit compte qu'elle était très nerveuse. Il était assez rare qu'elle fasse attention à son apparence. Normalement elle préférait porter des pantalons, bien plus pratiques pour le travail dans une ferme. Mais sa mère ne le voyait pas d'un bon œil, et bien qu'ayant trouvé ce comportement amusant quand Angélique était petite, elle le trouvait simplement scandaleux maintenant qu'elle était devenue une jeune femme. Elle y avait donc renoncé, mais le choix de quelle robe elle devait porter lui importait peu. Sauf aujourd'hui. Tout à coup elle s'interrogea sur le changement qui s'était opéré en elle. Pourquoi son apparence lui était-elle subitement si importante ? Pourquoi attachait-elle de l'importance à ce qu'un soldat de la Wehrmacht pourrait penser d'elle ? Dans un soupir elle se laissa tomber en arrière sur son lit. Les yeux fixés au plafond, elle repensa au lieutenant, à ses yeux, sa voix, son allure. Et surtout ce qu'elle ressentait quand il la regardait ou l'effleurait. Elle avait peine à mettre de l'ordre dans ses pensées et prit conscience qu'elle pensait sans arrêt à lui. La raison avait beau lui rappeler qu'il était un ennemi, le cœur, lui, était complètement subjugué.

dimanche 2 avril 2017

Le lieutenant et la dame blanche - Extrait n°12 - Promenant sa plaie


Une fois dehors, le froid frappa la jeune fille en pleine figure. Bien que le vent se soit calmé pendant la nuit, la température avoisinait encore les -10°C. Le soleil était légèrement voilé par une brume qui semblait emprisonner toute l'humidité présente dans l'air. Topaze courait au devant. Dans sa course, une de ses oreilles s'était retournée, mais il n'en avait cure, tout à sa joie de se promener avec Angélique, qui avait eu bien peu de temps pour lui ces dernières semaines. Elle longea l'étable et descendit le chemin en direction du bois. Des petites flaques d'eau qui rebouchaient des trous dans le chemin s'étaient transformées en glace. Le chien les contournait en courant à une vitesse époustouflante. Dès qu'il remarquait qu'il s'éloignait un peu trop de sa maîtresse, il faisait un demi-tour pour revenir auprès d'elle. Ce manège se répéta de nombreuses fois jusqu'à ce qu'ils atteignent enfin une intersection à la sortie du bois. Tout droit, le sentier continuait vers le village. Angélique prit la voie partant sur la droite. En pente douce, elle menait après quelques centaines de mètres aux bords de l'étang, jusqu'alors dissimulé par des roseaux. Le sentier devint plus étroit. Les roseaux étaient recouverts de minuscules cristaux de glace étincelants, l'air chargé en humidité. L'atmosphère des lieux était quasiment irréelle tant chaque son semblait étouffé par les fines gouttelettes d'eau omniprésentes sur la végétation. Les yeux et le nez d'Angélique lui piquaient à cause du froid, mais cela lui était bien égal. Le soulagement de voir sa grand-mère sur la voie de la guérison, voilà ce qui comptait. Elle avait bien mérité de prendre enfin un peu de temps pour elle. Tandis qu'elle arrivait au bord de l'étang, elle s'aperçut qu'il était en effet gelé à la surface. La glace reflétait un soleil laiteux ne parvenant pas à percer le voile constitué de nuages qui paraissait vouloir le masquer. Elle s'immobilisa pour contempler ce spectacle, tout était immobile, pas un bruit ne lui parvenait. Topaze était assis à ses pieds mais au lieu de regarder en direction de l'étang, il fixait attentivement les roseaux. Angélique ferma les yeux et inspira profondément. Bien qu'elle sentait ses pieds doucement s'engourdir à cause du froid, elle trouvait le grand air vivifiant. Elle ne remarqua pas que Topaze s'éloigna quand il reconnut le lieutenant von Brackenstein.
Elle sursauta quand elle entendit ces vers derrière elle :

« Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
Les grands nénuphars entre les roseaux,
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi, j'errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l'étang, parmi la saulaie
Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j'errais tout seul
Promenant ma plaie ; »

Elle ouvrit les yeux et se retourna. Elle avait tout de suite reconnu la voix suave de l'officier allemand. Bien que son intonation donnait une pointe d'exotisme aux vers de Verlaine, son cœur se mit malgré elle à battre la chamade. Il lui faisait maintenant face. La lumière blême rendait les traits de son visage graves.
« Mais que faites-vous ici ? » demanda-t-elle.
« La même chose que vous, il me semble... Je me promenais au bord de l'étang quand votre chien est venu à ma rencontre. C'est lui qui m'a mené à vous.» Topaze s'était à présent assis aux pieds du soldat. Quel fanfaron ce chien ! Il paraissait attendre que le lieutenant le caresse.
« Quand je l'ai reconnu, je me suis dit que vous aviez peut-être à nouveau eu un malaise et que vous aviez encore besoin de moi pour vous secourir.... » se moqua-t-il, lui offrant un sourire légèrement taquin. Il s'abaissa et caressa la tête et le cou de Topaze qui bizarrement semblait l'apprécier. Angélique ne réagit pas à sa remarque.
"Il semble que vous ayez bien compris les subtilités de Verlaine.... » ne put-elle s'empêcher de répliquer. Elle ne parvenait pas à savoir si l'émotion qui l'emplissait était due au poème et sa mélancolie ou à celui qui venait de le réciter. Toujours est-il qu'elle était en pleine admiration. Déjà pour un français, il n'était pas forcément évident de retranscrire les émotions, le message de ces vers, mais pour un étranger, cela devait être encore plus difficile.
« De quelle plaie parle-t-il ? » s'intéressa-t-il.
Il fit un pas dans sa direction. L'espace d'un instant elle eut l'impression qu'il observait ses lèvres. Il était à présent si proche d'elle qu'elle pouvait sentir sa respiration, transformée en vapeur d'eau, flottant un court instant, puis se dissipant dans l'air.
Troublée, elle détourna le regard vers l'étang d'où provenait le retentissement d'un battement d'ailes d'oiseau.
« Une plaie est une blessure. Il parle d'une blessure d'amour. Il me semble qu'à l'époque où Paul Verlaine a écrit ce poème il était amoureux de sa cousine, pourtant plus âgée que lui et mariée. » expliqua-t-elle.
« L'amour impossible... » ajouta-t-il dans un soupir. Cette fois, Angélique eut l'impression que les yeux du jeune homme essayaient de pénétrer au plus profond de son âme. Ils semblaient chercher une réponse à un tourment intérieur contre lequel il paraissait lutter. La tension était si palpable que la respiration d'Angélique se stoppa pendant quelques secondes. Elle avait l'impression que les battements de son cœur retentissaient comme des coups de tambour dans ses oreilles. Pour éviter qu'il remarque son trouble, elle essaya de fixer une partie de son visage. Elle détailla sa bouche, et se demanda quel effet lui feraient ces lèvres sur les siennes. L'officier parut remarquer son égarement.
« Venez, marchons donc un peu. » lui proposa-t-il en lui touchant doucement le bras pour l'inviter à l'accompagner dans sa promenade. Elle hocha la tête, soulagée. Elle remit en place son bonnet de laine qui avait glissé sur sa nuque. Ses longues boucles de cheveux blonds retombaient en cascade dans son dos et entouraient son visage angélique. Topaze ayant remarqué que la promenade reprenait, se releva et les précéda, reprenant sa course folle. Le lieutenant désigna de la main le chemin qui contournait l'étang.
« Dans cette direction ? » demanda-t-il.
« D'accord . »
Ils marchèrent côte à côte, le bras du jeune homme effleurant parfois celui d'Angélique au gré du chemin, très étroit aux endroits où les roseaux le recouvraient en partie. A chacun de ces contacts, la jeune fille ressentait comme un courant lui parcourant tout le corps.
« Comment va votre grand-mère ? » la questionna-t-il.
« Merci, beaucoup mieux. Elle n'a plus de fièvre depuis deux jours. Elle reprend tout doucement des forces. Je ne sais d'ailleurs pas comment vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour nous.... » Elle osa le regarder légèrement de côté. Elle releva une ombre de sourire sur son visage.
« Oh mais je n'ai fait que mon devoir, Mademoiselle ! » répondit-il modestement.
« Quoiqu'il y aurait bien quelque chose.... » continua-t-il.
Angélique s'affola en pensant à sa naïveté. Quelle idiote elle faisait ! Les soldats avaient en effet en tant de guerre, de quelle nationalité qu'ils soient, la réputation de prendre du plaisir avec qui bon leur semblait. Non, il n'oserait quand même pas exiger d'elle...
« ...Une partie d'échecs. Vous contre moi. Il y a si longtemps que je n'ai pas joué.... » suggéra-t-il.
Angélique rassurée se mit à rire. Elle pencha la tête en arrière et montra des dents blanches parfaitement alignées. Lorsqu'elle rit, son visage s'illumina et irradia le cœur du soldat. Il ne pouvait s'empêcher de s'imprégner du moindre détail. La courbe de ses sourcils blonds, l'éclat de ses yeux, le dessin de sa bouche, le tout auréolé de ses boucles rebelles, la grâce de ses mouvements. Il se surprit à la dévorer littéralement des yeux, elle ne s'en aperçut heureusement pas.