mercredi 22 février 2017

Le lieutenant et la dame blanche - Extrait n°8 - La fuite


Deux jours s'étaient écoulés depuis la visite de Monsieur Giraud. Charles qui se révélait être toujours bien informé avait raconté comment la préfecture de police avait organisé une rafle de juifs étrangers dans la région. Il ne savait pas où ils avaient été emmenés mais pouvait s'imaginer qu'on voulait les regrouper dans des camps. Angélique était soulagée de savoir Sara et Elsa en sécurité même si vivre cachées n'était pas idéal.

Elle avait profité de cette belle soirée chaude pour rester assise à l'extérieur le plus longtemps possible et observer les étoiles. Elle aimait s'asseoir sur le banc derrière l'étable et contempler les collines flamboyantes avant le crépuscule, puis, plus tard, les voir s'assombrir. Cela sentait bon le foin et c'était le seul moment de la journée où elle pouvait rêvasser et se détendre d'une journée épuisante. Elle entendit soudain un sifflement de pinson. Cette fois, elle reconnut immédiatement son frère Paul. Les pinsons ne chantaient plus à cette heure avancée. Elle se leva, d'une certaine façon elle se réjouissait de le revoir, mais sa visite signifiait certainement le départ d'Elsa et Sara. Elle s'était tant bien que mal préparée à l'idée que la petite fille et sa mère devraient s'en aller. Elle ne pouvait pourtant s'empêcher d'en être attristée. Pourquoi fallait-il que cette maudite guerre lui enlève ceux qu'elle aimait les uns après les autres ? D'autant que leur avenir était plus que douteux. Elle aperçut dans la pénombre la silhouette de Paul qui s'approchait. Il s'assit à côté d'elle en disant : « Bonsoir petite sœur. » Il l'embrassa rapidement.

« Bonsoir Paul. » répondit-elle simplement.

« J'imagine que tu sais pourquoi je suis là. » reprit-il.

« Malheureusement oui. Tu viens chercher Elsa et Sara. Mais où vas-tu les emmener ? » demanda Angélique.

« Dans un premier temps, nous allons les cacher dans la région, puis nous avons des contacts à Lyon où elles seront en sécurité avant de pouvoir les conduire en Suisse. » expliqua-t-il.

« C'est si facile que ça ? » s'étonna-t-elle.

« Pas vraiment. La police est partout où on ne l'attend pas. Mais tout un réseau de « passeurs » est en train de se mettre en place. Parfois ce sont même des policiers qui ne peuvent se faire à l'idée de faire ce qu'on leur demande. Parfois des femmes qui cachent des hommes recherchés ou des familles juives. Nous avons encore la chance que la Suisse soit neutre et pas si loin finalement. Toutefois les contrôles sont encore plus renforcés dès qu'on s'approche de la frontière. » développa Paul.

« Quand peuvent-elles espérer atteindre la Suisse ? » s'inquiéta Angélique.

« Difficile à dire. Nos passeurs agissent de préférence la nuit quand les conditions météo ne sont pas forcément les meilleures. Et surtout quand ceux des patrouilles qui sont de notre côté sont de service. Si on a de la chance, elle peuvent y arriver dans quelques semaines. Dans le cas contraire, cela peut durer des mois. » répondit-il.

« Espérons que ça va marcher ! » s'exclama Angélique.

« Viens, assez parlé maintenant. » ajouta-t-il en se levant. « Je ne dois plus perdre de temps. »

« D'accord » répondit la jeune fille en se levant à son tour.

Ils marchèrent en direction de la seconde porte permettant d'entrer à l'arrière de la menuiserie. Ils pénétrèrent dans l'atelier complètement plongé dans l'obscurité. Paul alluma une lampe de poche, en éclaira le plancher devant eux. Ils avancèrent sans faire de bruit. Il fit basculer le crochet permettant d'ouvrir la trappe au sol. Ils descendirent les marches faisant office d'escalier.

« Attends ! » dit soudain Angélique.

Elle se faufila devant son frère et toqua à deux reprises deux puis trois coups sur la porte. Il s'agissait du signal de reconnaissance pour que Sara et Elsa sachent que c'était elle qui venait.

Ils ouvrirent enfin la porte cachée et entrèrent dans la cave. Une petite lampe à pétrole éclairait déjà la cachette. Elsa avait déjà dû dormir, elle était allongée sur le matelas. Sara était assise auprès d'elle.

« Sara, voici mon frère Paul. Il va vous emmener. Il connaît des gens qui vont vous aider à passer en Suisse. » déclara Angélique.

Sara se leva, vint vers elle. Elle prit Angélique dans les bras, l'étreignit le visage grave en disant simplement : « Merci pour tout ce que tu as fait pour nous, Angélique. »

Angélique sentit les larmes lui monter aux yeux. Non seulement à cause de la perte que ce départ signifiait pour elle, mais aussi à la pensée des risques que la mère et la fille, sans oublier son frère allaient devoir encourir. Elsa s'était réveillée et clignait des yeux en distinguant Angélique. Elle se leva, prit sa poupée et s'approcha. Elle entoura Angélique de ses bras et dit simplement «Je suis prête. Angélique, tu es la meilleure sœur qu'on puisse rêver. J'espère que nous nous reverrons et que nous rejouerons aux échecs.»

« Bien sûr ! Et ce jour là je perdrais sûrement ! » répondit Angélique émue.

« Il faut y aller maintenant. » leur rappela Paul.

Angélique se détacha d'Elsa. Elle enleva son pendentif qu'elle tendit à la petite fille.

« Tiens, c'est une figure de reine de jeux d'échecs en bois que j'avais sculptée avec mon père. On en avait fait plusieurs. Je te la donne. Elle te portera chance. » expliqua-t-elle.

Elle s'agenouilla et mit le pendentif autour du cou d'Elsa.

« Merci. » remercia Elsa en lui faisant un bisou.

« Venez maintenant. Suivez-moi. » s'impatienta Paul.

Il bougea la table cachant la petite porte donnant sur le tunnel.

« Referme bien la porte et cache la du mieux que tu peux, petite sœur. Embrasse maman et Grand-mère pour moi. » précisa-t-il.

« Promis » répondit Angélique.

Il ouvrit la porte et se faufila à quatre pattes dans le tunnel, éclairant le chemin de sa lampe de poche. Elsa le suivit, puis Sara.

Angélique resta encore un moment immobile. Enfin, elle referma la porte comme Paul le lui avait indiqué, remit la table en place, s'empara de la lampe à pétrole et remonta les marches. Elle traversa la menuiserie, puis une fois à l'extérieur, se mit à pleurer.