Deux
jours s'étaient écoulés depuis la visite de Monsieur Giraud. Charles
qui se révélait être toujours bien informé avait raconté comment
la préfecture de police avait organisé une rafle de juifs étrangers
dans la région. Il ne savait pas où ils avaient été emmenés mais
pouvait s'imaginer qu'on voulait les regrouper dans des camps.
Angélique était soulagée de savoir Sara et Elsa en sécurité même
si vivre cachées n'était pas idéal.
Elle
avait profité de cette belle soirée chaude pour rester assise à
l'extérieur le plus longtemps possible et observer les étoiles.
Elle aimait s'asseoir sur le banc derrière l'étable et contempler
les collines flamboyantes avant le crépuscule, puis, plus tard, les
voir s'assombrir. Cela sentait bon le foin et c'était le seul moment
de la journée où elle pouvait rêvasser et se détendre d'une
journée épuisante. Elle entendit soudain un sifflement de pinson.
Cette fois, elle reconnut immédiatement son frère Paul. Les pinsons
ne chantaient plus à cette heure avancée. Elle se leva, d'une
certaine façon elle se réjouissait de le revoir, mais sa visite
signifiait certainement le départ d'Elsa et Sara. Elle
s'était tant bien que mal préparée à l'idée que la petite fille
et sa mère devraient s'en aller. Elle ne pouvait pourtant s'empêcher
d'en être attristée. Pourquoi fallait-il que cette maudite guerre
lui enlève ceux qu'elle aimait les uns après les autres ?
D'autant que leur avenir était plus que douteux. Elle aperçut dans
la pénombre la silhouette de Paul qui s'approchait. Il s'assit à
côté d'elle en disant : « Bonsoir petite sœur. »
Il l'embrassa rapidement.
« Bonsoir
Paul. » répondit-elle simplement.
« J'imagine
que tu sais pourquoi je suis là. » reprit-il.
« Malheureusement
oui. Tu viens chercher Elsa et Sara. Mais où vas-tu les emmener ? »
demanda Angélique.
« Dans
un premier temps, nous allons les cacher dans la région, puis nous
avons des contacts à Lyon où elles seront en sécurité avant de
pouvoir les conduire en Suisse. » expliqua-t-il.
« C'est
si facile que ça ? » s'étonna-t-elle.
« Pas
vraiment. La police est partout où on ne l'attend pas. Mais tout un
réseau de « passeurs » est en train de se mettre en
place. Parfois ce sont même des policiers qui ne peuvent se faire à
l'idée de faire ce qu'on leur demande. Parfois des femmes qui
cachent des hommes recherchés ou des familles juives. Nous avons
encore la chance que la Suisse soit neutre et pas si loin finalement.
Toutefois les contrôles sont encore plus renforcés dès qu'on
s'approche de la frontière. » développa Paul.
« Quand
peuvent-elles espérer atteindre la Suisse ? » s'inquiéta
Angélique.
« Difficile
à dire. Nos passeurs agissent de préférence la nuit quand les
conditions météo ne sont pas forcément les meilleures. Et surtout
quand ceux des patrouilles qui sont de notre côté sont de
service. Si on a de la chance, elle peuvent y arriver dans
quelques semaines. Dans le cas contraire, cela peut durer des mois. »
répondit-il.
« Espérons
que ça va marcher ! » s'exclama Angélique.
« Viens,
assez parlé maintenant. » ajouta-t-il en se levant. « Je
ne dois plus perdre de temps. »
« D'accord »
répondit la jeune fille en se levant à son tour.
Ils
marchèrent en direction de la seconde porte permettant d'entrer à l'arrière de
la menuiserie. Ils pénétrèrent dans l'atelier
complètement plongé dans l'obscurité. Paul alluma une lampe de
poche, en éclaira le plancher devant eux. Ils avancèrent sans faire
de bruit. Il fit basculer le crochet permettant d'ouvrir la trappe
au sol. Ils descendirent les marches faisant office d'escalier.
« Attends ! »
dit soudain Angélique.
Elle
se faufila devant son frère et toqua à deux reprises deux puis
trois coups sur la porte. Il s'agissait du signal de reconnaissance
pour que Sara et Elsa sachent que c'était elle qui venait.
Ils
ouvrirent enfin la porte cachée et entrèrent dans la cave. Une
petite lampe à pétrole éclairait déjà la cachette. Elsa avait
déjà dû dormir, elle était allongée sur le matelas. Sara était
assise auprès d'elle.
« Sara,
voici mon frère Paul. Il va vous emmener. Il connaît des gens qui
vont vous aider à passer en Suisse. » déclara Angélique.
Sara
se leva, vint vers elle. Elle prit Angélique dans les bras,
l'étreignit le visage grave en disant simplement : « Merci
pour tout ce que tu as fait pour nous, Angélique. »
Angélique
sentit les larmes lui monter aux yeux. Non seulement à cause de la
perte que ce départ signifiait pour elle, mais aussi à la pensée
des risques que la mère et la fille, sans oublier son frère
allaient devoir encourir. Elsa s'était réveillée et clignait des
yeux en distinguant Angélique. Elle se leva, prit sa poupée et
s'approcha. Elle entoura Angélique de ses bras et dit simplement «Je
suis prête. Angélique, tu es la meilleure sœur qu'on puisse
rêver. J'espère que nous nous reverrons et que nous rejouerons aux
échecs.»
« Bien
sûr ! Et ce jour là je perdrais sûrement ! »
répondit Angélique émue.
« Il
faut y aller maintenant. » leur rappela Paul.
Angélique
se détacha d'Elsa. Elle enleva son pendentif qu'elle tendit à la
petite fille.
« Tiens,
c'est une figure de reine de jeux d'échecs en bois que j'avais
sculptée avec mon père. On en avait fait plusieurs. Je te la donne.
Elle te portera chance. » expliqua-t-elle.
Elle
s'agenouilla et mit le pendentif autour du cou d'Elsa.
« Merci. »
remercia Elsa en lui faisant un bisou.
« Venez
maintenant. Suivez-moi. » s'impatienta Paul.
Il
bougea la table cachant la petite porte donnant sur le tunnel.
« Referme
bien la porte et cache la du mieux que tu peux, petite sœur.
Embrasse maman et Grand-mère pour moi. » précisa-t-il.
« Promis »
répondit Angélique.
Il
ouvrit la porte et se faufila à quatre pattes dans le tunnel,
éclairant le chemin de sa lampe de poche. Elsa le suivit, puis Sara.
Angélique
resta encore un moment immobile. Enfin, elle referma la porte comme
Paul le lui avait indiqué, remit la table en place, s'empara de la
lampe à pétrole et remonta les marches. Elle traversa la
menuiserie, puis une fois à l'extérieur, se mit à pleurer.