vendredi 27 janvier 2017

Le lieutenant et la dame blanche - Extrait n°5 - La cachette


La jeune fille referma la porte du buffet et se tourna vers la vieille dame. Marie-Jeanne avait une soixantaine d'année. Ses cheveux étaient tout gris mais bien fournis et très épais. Des boucles lui tombaient sur les épaules. Angélique l'observa un instant d'un air interrogatif et se demanda si toute l'énergie de sa grand-mère était concentrée dans son regard. Ses yeux bleus avaient toujours été expressifs. Ils étaient toujours pleins de malice lorsqu' Angélique ou Paul, enfants, faisaient des bêtises et que la bonne grand-mère les protégeait des colères de leur père. Les yeux qui la fixaient maintenant reflétaient plutôt une certaine résignation et de la fatigue.

« D'accord » répondit simplement la jeune fille et la suivit au dehors de la maison. La démarche de sa grand-mère était assez lente et s'était alourdie au fil des années. Son tablier bleu marine à grosses fleurs qu'elle ne quittait que le dimanche pour la messe balançait d'un côté puis de l'autre en alternance avec ses pas. A présent Angélique la dépassait de près d'une tête. Elle ne s'en était pas encore rendu compte.

Marie-Jeanne et Angélique pénétrèrent dans la menuiserie du père d'Angélique. Depuis son départ pour le front, elle n'avait pas servi, tout était resté en l'état depuis qu'il était absent. Il avait pris soin de bien ranger ses outils et de recouvrir ses machines d'un linge avant de s'engager il y avait maintenant presque un an. Il était très rare que l'une des femmes de la maison entre dans l'atelier depuis que Robert était parti et l'endroit était devenu assez poussiéreux. Des étagères à même le mur présentaient scies, limes, tournevis et tas d'autres outils, rangés scrupuleusement dans un ordre logique. Un stock de bois dans le hangar à l'arrière de l'atelier paraissait attendre le retour du menuisier. Des troncs de noyer et de chênes étaient empilés à côté de planches de différentes tailles, d'échantillons d'ébénisterie comportant de nombreux motifs issus d'essences différentes, tantôt sculptés et prêts à être utilisés.

Marie-Jeanne s'agenouilla sur le plancher en bois entre un établi et le mur. A l'aide d'un fin crochet en métal qu'elle glissa dans une fente entre deux planches elle parvint à faire sortir un fin levier en métal. Marie-Jeanne s'empara du levier et souleva à la grande surprise d'Angélique quatre planches d'un coup. Même en y regardant de plus près il était impossible de remarquer que ces quatre planches étaient en fait une trappe. Un magnifique travail du menuisier.

Marie-Jeanne alluma une lampe de poche qu'elle avait dissimulé dans la poche de son tablier. Angélique aperçut des marches en pierres. La vieille dame descendit lourdement une à une les marches en prenant appui sur ses bras. Arrivée en bas, elle fit signe à Angélique de la suivre. Celle-ci descendit rapidement les six marches et se retrouva serrée près de sa grand-mère. Enfin Marie-Jeanne tendit la lampe de poche à sa petite-fille : « Éclaire dans cette direction » la pria-t-elle en désignant un coin. La grand-mère poussa un pan de mur en terre battue. Le mur sembla bouger. Angélique ne put en croire ses yeux.

« On ne voit pas bien, mais c'est une porte en métal cette fois, déguisée avec de la terre battue ! Encore une idée de ton père ! »

Marie-Jeanne pénétra dans ce qui ressemblait à une cave. On n'était plus directement en contact avec la terre mais avec des pierres en grès. Les deux femmes pouvaient se tenir debout sans toucher le plafond. Angélique était époustouflée, la cachette ressemblait à une « cave » d'environ douze mètres carré. Il y avait une étagère sur toute une longueur remplie du sol au plafond de boîtes de conserves, bocaux, jambons et saucissons secs. Dans un autre coin, des pommes de terre et des sacs de farine étaient empilés. La jeune fille comprit à présent l'odeur de saucisse fumée qui l'avait prise aux narines en entrant. Il y avait même un lit de fortune sur le côté recouvert d'une bâche, une petite table sur laquelle était posée une bougie et une lampe de poche.

« Après la Grande Guerre, ton père nous a construit cette cachette. » expliqua Marie-Jeanne en riant lorsqu'elle vit l'air ébahi de sa petite-fille.

« Mais je croyais qu'on avait déjà notre cachette derrière l'étable ! » s'étonna Angélique.

«A cause des réquisitions, nous avons souffert de la faim. Les soldats ont vite trouvé notre cachette derrière l'étable et nous ont tout pris. C'est pourquoi ton père a eu l'idée de cette cachette. Comme tu as pu le voir, c'est impossible de remarquer la trappe à l'œil nu. » reprit la vieille dame. « Si on devait encore nous faire plumer cette fois, les troupes ne verraient que du feu avec la cachette derrière l'étable. Ils ne penseront pas que nous avons une deuxième cachette. »