La jeune fille referma la porte du
buffet et se tourna vers la vieille dame. Marie-Jeanne avait une
soixantaine d'année. Ses cheveux étaient tout gris mais bien
fournis et très épais. Des boucles lui tombaient sur les
épaules. Angélique l'observa un instant d'un air interrogatif et se
demanda si toute l'énergie de sa grand-mère était concentrée dans
son regard. Ses yeux bleus avaient toujours été expressifs. Ils
étaient toujours pleins de malice lorsqu' Angélique ou Paul,
enfants, faisaient des bêtises et que la bonne grand-mère les
protégeait des colères de leur père. Les yeux qui la fixaient
maintenant reflétaient plutôt une certaine résignation et de la
fatigue.
« D'accord » répondit
simplement la jeune fille et la suivit au dehors de la maison. La
démarche de sa grand-mère était assez lente et s'était alourdie
au fil des années. Son tablier bleu marine à grosses fleurs qu'elle
ne quittait que le dimanche pour la messe balançait d'un côté puis
de l'autre en alternance avec ses pas. A présent Angélique la
dépassait de près d'une tête. Elle ne s'en était pas encore rendu
compte.
Marie-Jeanne et Angélique pénétrèrent
dans la menuiserie du père d'Angélique. Depuis son départ pour le
front, elle n'avait pas servi, tout était resté en l'état depuis
qu'il était absent. Il avait pris soin de bien ranger ses outils et
de recouvrir ses machines d'un linge avant de s'engager il y avait
maintenant presque un an. Il était très rare que l'une des femmes
de la maison entre dans l'atelier depuis que Robert était parti et
l'endroit était devenu assez poussiéreux. Des étagères à même
le mur présentaient scies, limes, tournevis et tas d'autres outils,
rangés scrupuleusement dans un ordre logique. Un stock de bois dans
le hangar à l'arrière de l'atelier paraissait attendre le retour du
menuisier. Des troncs de noyer et de chênes étaient empilés à
côté de planches de différentes tailles, d'échantillons
d'ébénisterie comportant de nombreux motifs issus d'essences
différentes, tantôt sculptés et prêts à être utilisés.
Marie-Jeanne s'agenouilla sur le
plancher en bois entre un établi et le mur. A l'aide d'un fin
crochet en métal qu'elle glissa dans une fente entre deux planches
elle parvint à faire sortir un fin levier en métal. Marie-Jeanne
s'empara du levier et souleva à la grande surprise d'Angélique
quatre planches d'un coup. Même en y regardant de plus près il
était impossible de remarquer que ces quatre planches étaient en
fait une trappe. Un magnifique travail du menuisier.
Marie-Jeanne alluma une lampe de poche
qu'elle avait dissimulé dans la poche de son tablier. Angélique
aperçut des marches en pierres. La vieille dame descendit lourdement
une à une les marches en prenant appui sur ses bras. Arrivée en
bas, elle fit signe à Angélique de la suivre. Celle-ci descendit
rapidement les six marches et se retrouva serrée près de sa
grand-mère. Enfin Marie-Jeanne tendit la lampe de poche à sa
petite-fille : « Éclaire
dans cette direction » la pria-t-elle en désignant un coin. La
grand-mère poussa un pan de mur en terre battue. Le mur sembla
bouger. Angélique ne put en croire ses yeux.
« On ne voit pas bien, mais c'est
une porte en métal cette fois, déguisée avec de la terre battue !
Encore une idée de ton père ! »
Marie-Jeanne pénétra dans ce qui
ressemblait à une cave. On n'était plus directement en contact avec
la terre mais avec des pierres en grès. Les deux femmes pouvaient se
tenir debout sans toucher le plafond. Angélique était
époustouflée, la cachette ressemblait à une « cave »
d'environ douze mètres carré. Il y avait une étagère sur toute
une longueur remplie du sol au plafond de boîtes de conserves,
bocaux, jambons et saucissons secs. Dans un autre coin, des pommes de
terre et des sacs de farine étaient empilés. La jeune fille comprit
à présent l'odeur de saucisse fumée qui l'avait prise aux narines
en entrant. Il y avait même un lit de fortune sur le côté
recouvert d'une bâche, une petite table sur laquelle était posée
une bougie et une lampe de poche.
« Après la Grande Guerre, ton
père nous a construit cette cachette. » expliqua Marie-Jeanne
en riant lorsqu'elle vit l'air ébahi de sa petite-fille.
« Mais je croyais qu'on avait
déjà notre cachette derrière l'étable ! » s'étonna
Angélique.
«A cause des réquisitions, nous avons
souffert de la faim. Les soldats ont vite trouvé notre cachette
derrière l'étable et nous ont tout pris. C'est pourquoi ton
père a eu l'idée de cette cachette. Comme tu as pu le voir, c'est
impossible de remarquer la trappe à l'œil
nu. » reprit la vieille dame. « Si on devait encore nous
faire plumer cette fois, les troupes ne verraient que du feu avec la
cachette derrière l'étable. Ils ne penseront pas que nous avons une
deuxième cachette. »