Angélique salua les enfants et les
femmes puis se dirigea vers la porte. Elle sortit de l'appartement et
descendit l'escalier menant à l'épicerie. Une fois à l'extérieur
elle remarqua que d'autres habitants sortaient également des maisons
en s'exclamant :
« Mais qu'allons-nous
devenir ?! » « Ah, ces sales Boches ! »
« Comment osent-ils ? ». Angélique qui était déjà
sonnée par ce qu'elle venait de voir préféra s'éloigner
rapidement du brouhaha et se rendit à l'école. Elle poussa la porte
vitrée, espérant y trouver sa mère. La salle de classe était vide. Sa
mère aura certainement renvoyé les élèves chez eux après le
message du maire. Elle prit donc le même chemin que les Allemands
quelques minutes auparavant pour se diriger vers la forêt. A la
sortie du village, confrontée au silence, elle pressa le pas.
Environ à mi-chemin, elle entendit un bruit de moteur s'approcher.
Paniquée, elle se jeta sur le bas côté et se cacha derrière un
arbre. Deux soldats allemands en side-car passèrent à quelques dizaines de
centimètres d'elle. Son cœur battait à tout rompre. Angélique eut
peur que les motards puissent en entendre les battements affolés.
Alors qu'ils s'éloignaient, elle préféra reprendre son chemin à
l'intérieur de la forêt en évitant la route. Sage décision car
elle entendit à plusieurs reprises des véhicules motorisés passer
par petits groupes suivis de fantassins. Elle fut soulagée quand la
maison s'offrit enfin à sa vue en atteignant le haut de la colline à
l'endroit où la forêt s'achevait. N'y tenant plus, elle courut
jusqu'à elle. Elle ouvrit la porte si sauvagement que celle-ci
claqua contre le mur. Sa mère et sa grand-mère l'observèrent,
stupéfaites.
« Maman, tu es déjà là ! »
s'écria la jeune fille en se dirigeant vers sa mère pour se jeter
dans ses bras.
« Comme tu vois, j'ai renvoyé
les élèves après l'annonce du maire et suis revenue tout de suite.
Mais toi, où étais-tu ? J'ai eu si peur quand j'ai entendu les
bombardements ! » répondit-elle en refermant les bras sur
sa fille.
« J'étais chez Madame Armand. »
« Mais tu as l'air bouleversée,
les Allemands sont-ils déjà dans le village ? » s'enquit
Joséphine.
« Oui, enfin non. Des troupes
n'ont fait que passer. Un officier nous a informés que nous
sommes vaincus et qu'ils seront demain à Lyon et la semaine
prochaine à Marseille. » ajouta la jeune fille.
Elle vit sa grand-mère blêmir et se
laisser tomber sur une chaise.
« Ça
va être l'horreur ! Ça
recommence ! Encore ces Fritz de malheur ! Comme si ça
n'avait pas suffit qu'ils me prennent mon Eugène pendant la grande
guerre ! » se lamenta Marie-Jeanne.
Joséphine s'approcha de la vieille
dame et lui posa la main sur l'épaule. Eugène, le père de Robert
avait succombé lors de la bataille de la Somme en 1916.
« Restons calmes. Si nous sommes
vaincus, ils ne vont quand même pas nous fusiller! Il ne reste plus
qu'à attendre et voir à quel genre de vainqueurs nous avons à
faire. » ajouta Joséphine d'un air résigné.