jeudi 12 janvier 2017

Le lieutenant et la dame blanche - extrait n°1

Tout à coup la foule sembla s'affoler, comme prise de panique. Des femmes et des gens plus âgés se pressaient aux murs des maisons mitoyennes comme s'ils avaient essayé de s'y fondre et fixaient comme hypnotisés l'entrée nord du village. On aurait dit qu'ils faisaient place à un cortège imaginaire. Angélique sentit soudain un choc et une douleur dans les jambes. Elle se retourna et reconnut Elsa qui venait de la percuter, les yeux emplis d'effroi et de désespoir dans la direction que tout le monde fixait. Dans un geste protecteur, Angélique l'entoura de ses bras.

« De quoi as-tu peur ? » lui demanda-t-elle.

Une rumeur vint de la foule puis on entendit: « Les Boches arrivent ! » Une petite troupe de soldats français en pleine débâcle traversa le village au pas de course. Ils avaient l'air épuisés dans leurs uniformes sales et leurs brodequins abîmés mais semblaient trop pressés et apeurés pour prendre la peine de s'arrêter.

Comme pour confirmer les rumeurs, un bruit assourdissant venant du ciel retentit. Quelques instants plus tard, des avions ennemis survolèrent le village. Alors qu'il s'éloignaient on entendit à quelques centaines de mètres des explosions. La foule qui quelques instants plus tôt semblait inerte commença à se disperser en criant. De nombreuses personnes essayèrent de trouver refuge dans les maisons, d'autres se cachèrent derrière des voitures. Dans la panique, des enfants appelaient leur mère, une jeune femme priait. Angélique se rendit compte qu'Elsa tremblait de peur. Elle lisait la terreur dans ses yeux et la serra plus fort contre elle.

Tandis que les avions s'étaient éloignés et que leur vrombissement était devenu inaudible, le maire du village, Monsieur Roland monta sur les escaliers menant à l'entrée de la mairie. A présent le silence était insoutenable. Il fit face à la foule et parla dans un porte-voix :

« Chers habitants de Clunize, nous venons d'apprendre à l'instant par la TSF l'arrivée imminente des Allemands. La fuite n'étant plus possible, nous vous demandons de rentrer chez vous, de fermer vos portes et vos volets. Nous ne leur ferons pas l'honneur de les regarder défiler en vainqueurs! »

L'inquiétude qui se lisait sur les visages refit place à l'affolement général. Elsa se détacha soudain d' Angélique et courut vers sa mère qui se tenait à présent devant les étals de l'épicerie, soulagée de l'avoir enfin retrouvée. Une destinée hors du commun se lisait sur le visage de cette femme relativement jeune. Elle avait les mêmes cheveux noirs et bouclés que sa fille. Ses yeux étaient sombres et de hautes pommettes lui donnaient un air grave. Elle embrassa sa fille puis s'abaissa pour la serrer dans ses bras. Enfin elle se redressa, s'approcha d'Angélique et dit : « Merci ». Deux autres femmes accompagnées de trois enfants qu' Angélique estima de cinq à treize ans les rejoignirent. Elles se parlèrent dans une langue qui lui était inconnue sur un ton angoissé.