Le soulagement fut cependant de courte
durée. Malgré le départ des Allemands, vivre en zone libre donnait
une fausse impression de liberté. La police et la gendarmerie
françaises sous la tutelle de l'Allemagne nazie se firent de plus en
plus présentes. La nourriture commença à la fin de l'été 1940 a
être réquisitionnée pour l'armée allemande et des cartes de
rationnement pour le pain, le fromage et la viande firent leur
apparition quelques semaines plus tard. Les affiches antisémites et
anti-communistes se multiplièrent. La propagande pour l'Allemagne
nazie allait bon train.
Angélique qui s'était prise d'amitié
pour la petite Elsa s'en inquiétait. Après le départ des soldats
allemands, elle s'était arrangée avec sa mère pour qu'Elsa et ses
petits cousins puissent aller à l'école. Elsa y faisait de gros
progrès en français. Elle se montrait très assidue et Angélique
lui rendait souvent visite le soir pour approfondir son apprentissage
de la langue. Les « leçons » se terminaient la plupart
du temps par une partie d'échecs. Angélique l'avait initiée à ce
jeu dont la petite fille maîtrisa en peu de temps le déplacement
des figures. Lors de leur dernière partie, ce ne fut d'ailleurs que
de justesse qu'Angélique gagna.
Alors que la jeune fille s'apprêtait à
partir après leur partie d'échecs, elle surprit Anita et Mme Armand
en pleine discussion dans la cuisine.
« Sara a peur, elle voudrait
partir. » dit Anita.
« Et pour aller où ? Elle
a bien dit qu'elle n'a pas d'autres contacts que vous en France ! »
s'exclama Madame Armand.
Anita qui avait fini d'éplucher des
pommes de terre se tourna pour s'essuyer les mains quand elle aperçut
Angélique au coin de la porte. Elle lui fit signe d'entrer.
« Vous allez partir ? »
demanda Angélique.
« Marie et moi non, mais Sara a
peur. Elle pense que d'ici peu les Juifs seront traités ici comme en
Allemagne et en Pologne. D'abord il faudra porter l'étoile jaune,
puis on leur prendra tous leurs biens, et à plus long terme on leur
fera Dieu sait quoi ! »
« Elle a raison d'avoir peur.
Cette zone libre n'est qu'une illusion. Pétain est à la botte des
nazis. » interrompit Madame Armand qui mélangeait des légumes
à l'aide d'une cuiller en bois dans un faitout.
« Mais où pourraient-elles
aller ? » s'interrogea Angélique. L'idée soudaine
qu'Elsa pourrait bien partir l'attrista. Avec le temps, la petite
fille semblait avoir repris goût à la vie et retrouvé le sourire.
Angélique se rendit compte qu'Elsa était devenue pour elle comme
une petite sœur.
« Si elles fuient et se font
attraper par la police française, il faut s'attendre au pire pour
elles vu la tournure que prennent les événements. » reprit
Madame Armand.
« Peut-être que la meilleure
chose est d'attendre. Si l'antisémitisme s'intensifie, elles peuvent
toujours fuir..... » dit Anita à haute voix ses pensées.
« Où se cacher quelque
part ! Chez nous, on trouverait sûrement un moyen de les
cacher ! » coupa Angélique pleine d'espoir. Plutôt que
de fuir dans une direction pour le moins incertaine, il lui
paraissait plus sage de cacher Elsa et sa mère. Angélique était
sûre qu'en cas de besoin, elle trouverait une cachette adéquate.