« Mais
je vois que vous allez mieux. Je crois que je peux vous laisser
maintenant. Au fait, comment va votre grand-mère ? »
s'enquerra-t-il alors qu'il s'était levé et regardait en direction
du couloir à emprunter pour accéder aux chambres. La cuisine était
assez imposante, en forme de L, dotée de grandes fenêtres elle permettait
d'avoir vue sur la cour. Une table imposante en bois massif occupait le
centre de la pièce et faisait office de salle à manger. A l'autre
bout de la pièce était aménagé un petit coin bibliothèque
composé d'une étagère, de deux fauteuils et d'un canapé en face
de la cheminée.
« Toujours
pas de changement. Mais merci beaucoup d'avoir envoyé votre docteur.
Je lui donne les médicaments qu'il m'a remis pour elle. »
remercia-t-elle.
Tandis
qu'il se dirigeait vers la porte d'entrée, elle remarqua que son
regard s'était posé dans un coin au fond du salon. Le coin
bibliothèque. Les livres et l'échiquier s'y trouvaient. Il s'en
approcha et sembla observer avec une profonde attention autant les
œuvres littéraires figurant sur les étagères que les figures du
jeu d'échecs. Angélique fut soudain prise de panique en pensant à
la censure. Elle avait entendu parler de la liste Otto qui
répertoriait les auteurs et les œuvres censurés. Elle espérait
qu'aucune des œuvres de Victor Hugo, Paul Verlaine et d'autres
recueils de poésie française sur l'étagère n'y figuraient. Von
Brackenstein prit un air perplexe : Angélique se détendit en
voyant que son attention était attirée par le jeu d'échecs. Il
avait sans doute découvert la dame blanche de l'échiquier. Elle
avait une forme très particulière, et pour cause : Angélique
l'avait tournée avec son père en laissant libre cours à sa
créativité. Sous la couronne, elle avait des formes assez
surprenantes : bombée au niveau de la poitrine, taille affinée
pour une partie inférieure plus large. Elle représentait sa figure
préférée. En comparaison la dame noire était sans fantaisie,
seule la couronne était identique, le reste de la silhouette plutôt
plat.
« Ce
jeu d'échecs est vraiment très original ! D'où
l'avez-vous ? » demanda-t-il soudain en s'emparant de la
dame blanche pour la contempler de plus près.
« Mon
père l'a fabriqué. Je l'ai aidé à tourner quelques figures qui
sont.... disons, personnalisées. » répondit-elle avec une
pointe d'ironie.
L'officier
observait la pièce dans les moindres détails.
« C'est
le moins qu'on puisse dire, je n'ai encore jamais vu une dame de la
sorte... » Ses traits s'adoucirent en un sourire dissimulé
tandis qu'il reposait la figure sur l'échiquier. Ses mains étaient
soignées, il avait des doigts longs et fins, une poigne cependant
forte.
« C'est
mon porte chance. Je n'ai jamais gagné une seule partie avec les
figures noires. » continua-t-elle en lui souriant.
« L'échiquier
est magnifique aussi. De l'excellent travail. De quel bois est-il ? »
voulut-il savoir.
Angélique
se leva, posa son bol dans l'évier puis avança vers la
bibliothèque. Elle avait repris des couleurs, se sentait beaucoup
mieux, le malaise ayant fait place à une sorte de bonhomie agréable.
« Du
merisier et de l'érable. Merci pour le compliment, mon père est un
artiste en ce qui concerne le travail du bois. » L'officier
remarqua l'étincelle dans les yeux de la jeune fille quand elle
parlait de son père. Elle se tenait à quelques centimètres de lui,
aussi put-elle sentir une légère fragrance quand il se tourna
complètement vers elle. Angélique se surprit à vouloir fermer les
yeux mais se retint. Il la regardait toujours. Elle avait
l'impression de se noyer dans ses yeux bleus clairs, incapable de
s'en détacher. Sous sa casquette d'officier, elle remarqua qu'il
avait les cheveux blond vénitien. Elle ne parvenait pas à
interpréter l'expression de son visage alors qu'un silence pesant
s'était installé. L'espace de quelques secondes, un trouble sembla
les envelopper tous les deux. Le cœur de la jeune fille battait la
chamade, elle n'osait penser à ce qui se passerait s'il venait à
s'approcher encore un peu. Elle était au fond si lasse
et se sentait si désespérément seule... Cet homme qui devrait
pourtant provoquer une forme de répulsion en elle l'attirait plus
qu'elle ne voulait se l'avouer. Il était l'ennemi après tout. Il
était l'occupant. Et pourtant. Alors qu'il n'était là que depuis
quelques jours, il lui avait déjà apporté son aide à plusieurs
reprises. De par sa présence et son soutien il était parvenu à
redonner un peu de couleur au quotidien si morose de la jeune fille.
Après tous ces mois difficiles, l'état de santé de sa grand-mère
qui s'était détérioré, elle se surprenait à retrouver enfin goût
à la vie. Même s'il était l'ennemi. Il semblait avoir le don de la
faire se sentir vivante juste par sa présence, bien qu'elle ne
savait absolument rien de lui. C'est lui qui rompit le
silence paraissant lutter contre son propre trouble:
« Où
est-il en ce moment ? » demanda-t-il regrettant
instantanément d'avoir été si indiscret. Après tout il était
possible que le père de la jeune fille soit mort ou prisonnier et
que les Allemands en soient responsables. Le visage d'Angélique se
rembrunit en effet.
« En
Allemagne. Quelque part en Forêt Noire. Il est prisonnier de
guerre. » répondit-elle sur un ton de reproche. Von
Brackenstein lut de la colère mêlée à de la tristesse dans son
regard.
« Pardonnez
ma curiosité. » s'excusa-t-il.
Il
s'en voulait tellement d'avoir abordé ce sujet si douloureux. Si
désemparée, il aurait tellement envie de la prendre dans ses bras
mais comment réagirait-elle ? De par cette question idiote, il
lui avait rappelé qu'il était allemand, et que les Allemands
étaient les ennemis. Il l'avait sentie si proche quelques minutes
auparavant, à présent la distance qui les séparait prenait toute
sa dimension. Il se demanda brusquement pourquoi l'opinion que la
jeune fille avait de lui était si importante à ses yeux. Des
filles, et même des femmes, il en avait bien rencontrées quelques
unes, notamment des Françaises, surtout quand il était à Paris.
Après l'armistice en 1940, il avait juste quitté la France quelques
mois pour se former à « l'école de guerre » de Munich,
qui n'était autre qu'une école d'officiers. Les rares permissions
qu'il avait obtenues, il les avait passées à Stuttgart auprès de
sa famille. Combien de fois il s'était dit qu'il avait de la chance.
Être l'occupant dans la plus belle capitale du monde, il aurait
vraiment pu tomber pire. Comme son frère par exemple qui luttait
depuis le début de la guerre sur le front est. Au début il avait
trouvé « les vacances » dans le Paris occupé assez
plaisantes. Il plaisait aux femmes, dans les cabarets et les bars,
elles ne le lui cachaient pas. Mais ces brèves rencontres autorisées
et organisées pour le plaisir des soldats de la Wehrmacht avec des
professionnelles dans des salons n'avaient pas réussi à combler le
vider de son âme. L'intellectuel sensible qu'il était avait
rapidement pris ses distances avec ce monde de la joie trop
superficiel à son goût. Homme de lettres, il avait préféré
fréquenter les milieux culturels de la capitale. Les sorties au
théâtre, à l'opéra ainsi que des rencontres avec des artistes
l'avaient bien plus accompli que les plaisirs de la chair dénués de
sentiments. Par la même occasion il avait perfectionné ses
connaissances du français, de sorte que son accent était devenu
quasiment inaudible. Il aurait pu s'imaginer rester à Paris jusque
la fin de la guerre tant il s'y était bien senti. Mais lorsque
l'information lui parvint que toute la France allait être occupée
en novembre 1942 il comprit tout de suite qu'il n'allait pas pouvoir
y rester. Il fut aussitôt envoyé dans la région de Roanne avec son
régiment. Après la vie trépidante d'une grande capitale, la
campagne. Certes non loin de Lyon, mais après Paris, le contraste
était néanmoins brutal. Il avait regretté ce départ car il
s'était fait des amis à Paris, d'autant qu'il avait toujours vécu
en ville. Mais en temps de guerre, un soldat se devait d'accepter son
sort. Et voilà qu'à peine deux jours après son arrivée, la jeune
fille de la ferme Franget ne lui sortait pas de la tête. Aucune des
Parisiennes qu'il avait rencontrées ne l'avait obsédé de la sorte.
Il admirait le courage de la jeune fille autant que son sens du
devoir envers sa famille. Son ardeur lorsqu'elle avait essayé de
défendre le peu de bois qu'il leur restait. Il appréciait tout
simplement son naturel. Quoiqu'un naturel racé. Elle n'était pas
négligée comme certaines paysannes. On dénotait la bonne éducation
et l'importance des bonnes manières chez elle. Quel âge
pouvait-elle bien avoir ? Après les citadines qu'il avait
fréquentées, Angélique était une vraie bouffée d'air frais. Elle
était si vive et si fraîche. Il sentait qu'elle n'était pas
indifférente mais décelait une certaine lutte envers elle-même.
Surtout en ce moment où il était question de son père.
« Ah
maman, tu es déjà là ! Je te présente le lieutenant von
Brackenstein. » dit-elle soudain.