« Mais
tu te rends compte, de ce que tu me dis ?! C'est sympathiser
avec l'ennemi ! » s'emporta Marie-Jeanne après
qu'Angélique lui ait révélé qu'elle avait invité l'officier
allemand pour une partie d'échecs le soir même. La convalescente
s'était levée et avait insisté pour reprendre part aux taches
ménagères. Elle était assise à la table et épluchait des
rutabagas et des pommes de terre. Bien qu'étant sur la voie de la
guérison, les nouvelles de l'occupation de toute la France que lui
avait dévoilées Angélique l'avaient contrariée au plus haut
point. Elle était en effet déjà malade lorsque l'attaque des
troupes alliées en Afrique du Nord avait eu lieu, aussi, c'était un
choc pour elle d'apprendre que le sud de la France était à présent
sous le joug des nazis et qu'en l'espace d'à peine deux semaines la
situation avait si dramatiquement évolué.
Voyant
le regard effaré de sa grand-mère, Angélique debout à côté
d'elle, lui posa une main sur les épaules et essaya de
dédramatiser :
« Grand-Mère,
ne te fâches pas ! Je voulais juste le remercier pour tout ce
qu'il a fait pour nous. Et puis, sans son aide, tu serais peut-être
déjà morte ! »
« Angélique ! »
s'indigna Marie-Jeanne. Outrée par les paroles de la jeune fille,
elle avait jeté son couteau sur la table.
« Mais
c'est vrai. Sans le docteur allemand que le lieutenant von
Brackenstein a envoyé, je n'aurais pas eu les médicaments pour te
guérir ! Tu sais, j'ai eu si peur pour toi... »
répondit-elle en entoura Marie-Jeanne de ses deux bras. Elle posa sa
joue gauche sur la tête de sa grand-mère qui se radoucit après
avoir réalisé à quel point Angélique s'était fait du souci pour
elle.
« Et
puis, tu verras, il n'a pas du tout l'air d'un monstre. En plus, il
aime la littérature, il est très poli, très correct et très.... »
Angélique qui s'était assise à côté de sa grand-mère
s'interrompit, elle allait dire « beau » mais se retint
juste à temps. La légère rougeur qui s'était diffusée sur les
joues de la jeune fille n'avait pas échappé à Marie-Jeanne qui
fronça les sourcils.
« Très,
très, très.... allemand, surtout !» reprit Marie-Jeanne.
« N'oublie pas que ton grand-père est mort sous les obus
allemands pendant la Grande Guerre, jeune fille ! »
« Je
ne l'oublie pas. Je constate seulement que la vie est plus facile
pour moi depuis qu'il est là... » répliqua la jeune fille
d'un air absent.
Estimant
la conversation terminée, elle se leva et alla dans sa chambre. Elle
avait encore une demie-heure avant l'arrivée de l'officier. Elle
changea rapidement ses vêtements de travail contre une robe en
velours bordeaux ajustée au niveau de la taille. Elle s'observa dans
le miroir et fut surprise de l'image que ce dernier lui renvoya
d'elle. Le col en v quoique décent mettait en valeur sa poitrine qui
lui parut plus développée que la dernière fois qu'elle avait porté
cette robe. Ses hanches s'étaient légèrement arrondies aussi. Elle
enfila des bas de soie appartenant à sa mère, s'attacha une chaîne
en argent dotée d'un pendentif en forme de larme pourpre. Elle
hésita à mettre du rouge à lèvre, y renonça, sa grand-mère
désapprouverait sûrement. Elle brossa ses cheveux, puis les
arrangea à l'aide d'un diadème. Le visage ainsi dégagé mettait en
valeur sa gorge nacrée. Bien que satisfaite de son image, elle se
rendit compte qu'elle était très nerveuse. Il était assez rare
qu'elle fasse attention à son apparence. Normalement elle préférait
porter des pantalons, bien plus pratiques pour le travail dans une
ferme. Mais sa mère ne le voyait pas d'un bon œil, et bien qu'ayant
trouvé ce comportement amusant quand Angélique était petite, elle
le trouvait simplement scandaleux maintenant qu'elle était devenue
une jeune femme. Elle y avait donc renoncé, mais le choix de quelle
robe elle devait porter lui importait peu. Sauf aujourd'hui. Tout à
coup elle s'interrogea sur le changement qui s'était opéré en
elle. Pourquoi son apparence lui était-elle subitement si
importante ? Pourquoi attachait-elle de l'importance à ce qu'un
soldat de la Wehrmacht pourrait penser d'elle ? Dans un soupir
elle se laissa tomber en arrière sur son lit. Les yeux fixés au
plafond, elle repensa au lieutenant, à ses yeux, sa voix, son
allure. Et surtout ce qu'elle ressentait quand il la regardait ou
l'effleurait. Elle avait peine à mettre de l'ordre dans ses pensées
et prit conscience qu'elle pensait sans arrêt à lui. La raison
avait beau lui rappeler qu'il était un ennemi, le cœur, lui, était
complètement subjugué.