lundi 10 avril 2017

Le Lieutenant et la dame blanche - Extrait n°13 - Subjuguée


« Mais tu te rends compte, de ce que tu me dis ?! C'est sympathiser avec l'ennemi ! » s'emporta Marie-Jeanne après qu'Angélique lui ait révélé qu'elle avait invité l'officier allemand pour une partie d'échecs le soir même. La convalescente s'était levée et avait insisté pour reprendre part aux taches ménagères. Elle était assise à la table et épluchait des rutabagas et des pommes de terre. Bien qu'étant sur la voie de la guérison, les nouvelles de l'occupation de toute la France que lui avait dévoilées Angélique l'avaient contrariée au plus haut point. Elle était en effet déjà malade lorsque l'attaque des troupes alliées en Afrique du Nord avait eu lieu, aussi, c'était un choc pour elle d'apprendre que le sud de la France était à présent sous le joug des nazis et qu'en l'espace d'à peine deux semaines la situation avait si dramatiquement évolué.

Voyant le regard effaré de sa grand-mère, Angélique debout à côté d'elle, lui posa une main sur les épaules et essaya de dédramatiser :

« Grand-Mère, ne te fâches pas ! Je voulais juste le remercier pour tout ce qu'il a fait pour nous. Et puis, sans son aide, tu serais peut-être déjà morte ! »

« Angélique ! » s'indigna Marie-Jeanne. Outrée par les paroles de la jeune fille, elle avait jeté son couteau sur la table.

« Mais c'est vrai. Sans le docteur allemand que le lieutenant von Brackenstein a envoyé, je n'aurais pas eu les médicaments pour te guérir ! Tu sais, j'ai eu si peur pour toi... » répondit-elle en entoura Marie-Jeanne de ses deux bras. Elle posa sa joue gauche sur la tête de sa grand-mère qui se radoucit après avoir réalisé à quel point Angélique s'était fait du souci pour elle.

« Et puis, tu verras, il n'a pas du tout l'air d'un monstre. En plus, il aime la littérature, il est très poli, très correct et très.... » Angélique qui s'était assise à côté de sa grand-mère s'interrompit, elle allait dire « beau » mais se retint juste à temps. La légère rougeur qui s'était diffusée sur les joues de la jeune fille n'avait pas échappé à Marie-Jeanne qui fronça les sourcils.

« Très, très, très.... allemand, surtout !» reprit Marie-Jeanne. « N'oublie pas que ton grand-père est mort sous les obus allemands pendant la Grande Guerre, jeune fille ! »

« Je ne l'oublie pas. Je constate seulement que la vie est plus facile pour moi depuis qu'il est là... » répliqua la jeune fille d'un air absent.

Estimant la conversation terminée, elle se leva et alla dans sa chambre. Elle avait encore une demie-heure avant l'arrivée de l'officier. Elle changea rapidement ses vêtements de travail contre une robe en velours bordeaux ajustée au niveau de la taille. Elle s'observa dans le miroir et fut surprise de l'image que ce dernier lui renvoya d'elle. Le col en v quoique décent mettait en valeur sa poitrine qui lui parut plus développée que la dernière fois qu'elle avait porté cette robe. Ses hanches s'étaient légèrement arrondies aussi. Elle enfila des bas de soie appartenant à sa mère, s'attacha une chaîne en argent dotée d'un pendentif en forme de larme pourpre. Elle hésita à mettre du rouge à lèvre, y renonça, sa grand-mère désapprouverait sûrement. Elle brossa ses cheveux, puis les arrangea à l'aide d'un diadème. Le visage ainsi dégagé mettait en valeur sa gorge nacrée. Bien que satisfaite de son image, elle se rendit compte qu'elle était très nerveuse. Il était assez rare qu'elle fasse attention à son apparence. Normalement elle préférait porter des pantalons, bien plus pratiques pour le travail dans une ferme. Mais sa mère ne le voyait pas d'un bon œil, et bien qu'ayant trouvé ce comportement amusant quand Angélique était petite, elle le trouvait simplement scandaleux maintenant qu'elle était devenue une jeune femme. Elle y avait donc renoncé, mais le choix de quelle robe elle devait porter lui importait peu. Sauf aujourd'hui. Tout à coup elle s'interrogea sur le changement qui s'était opéré en elle. Pourquoi son apparence lui était-elle subitement si importante ? Pourquoi attachait-elle de l'importance à ce qu'un soldat de la Wehrmacht pourrait penser d'elle ? Dans un soupir elle se laissa tomber en arrière sur son lit. Les yeux fixés au plafond, elle repensa au lieutenant, à ses yeux, sa voix, son allure. Et surtout ce qu'elle ressentait quand il la regardait ou l'effleurait. Elle avait peine à mettre de l'ordre dans ses pensées et prit conscience qu'elle pensait sans arrêt à lui. La raison avait beau lui rappeler qu'il était un ennemi, le cœur, lui, était complètement subjugué.