mardi 12 décembre 2017

Le lieutenant et la dame blanche - Extrait n°18 - Goethe


Deux jours avant Noël, Angélique était en train d'écrire une lettre à son père quand Ulrich arriva. Après le déjeuner, il n'était pas rare qu'il retrouve Angélique seule à la maison. Joséphine n'était jamais là pendant la journée et Marie-Jeanne se retirait dans sa chambre pour faire la sieste. Depuis une semaine, il était venu presque chaque jour à la même heure. Il avait pris l'habitude de toquer toujours quatre fois. Un coup long, trois coups courts. À vrai dire, Angélique l'attendait. Elle essayait depuis dix minutes de trouver ce qu'elle pouvait raconter à son père, mais trop nerveuse, elle ne parvenait pas à se concentrer.

— Bonjour Angélique.

Ils se sourirent. Visiblement il était venu à pied. Elle ne remarqua en tous cas aucun véhicule dans la cour. Elle prit note du petit paquet dans sa main. Quand elle le pria d'entrer, il fit un pas jusqu'au tapis où il frotta ses bottes couvertes de neige. Depuis quelques jours, il ne neigeait plus, mais le gel empêchait la fonte des flocons qui s'étaient tassés. Angélique l'aida à enlever son manteau. Lorsqu'elle se tourna pour l'accrocher sur un cintre, Ulrich, qui se tenait juste derrière elle, sentit un léger parfum se dégager de ses cheveux. Quand elle lui fit face, il était si proche, qu'elle ne put réprimer un frisson. De sa main libre, il prit celle d'Angélique. Ne parvenant pas à affronter son regard, elle fixa le col et les galons figurant sur l'uniforme devenu si familier. Un moyen comme un autre d'essayer de dissimuler son émoi, tout en s'efforçant de mettre de l'ordre dans ses pensées. Ulrich, discernant son trouble, inclina la tête pour la contraindre à le regarder. Impossible de reculer. La garde-robe l'en empêchait. Son sourire avait fait place à une expression plus grave. Son visage à quelques centimètres du sien, elle sentit son souffle sur la peau. Perçut les effluves de son eau de toilette. Lorsqu'il serra sa main un peu plus fort, elle décela une lueur de désir dans ses yeux. Bouleversée par l'intensité de son regard, elle se sentit flancher. Espérant qu'il l'embrasse enfin. S'il ne s'était pas fait violence, c'est ce qu'il aurait fait. Sur le champ. Durant ces quelques semaines, il avait appris à lire les émotions de la jeune fille comme dans un livre ouvert. Il glissa ses doigts dans la chevelure d'où se dégageait ce parfum si exaltant. La poitrine d'Angélique se soulevait à un rythme accéléré. À la merci des battements incontrôlables de son cœur. La sensibilité et l'innocence de la jeune fille la rendaient à ses yeux encore plus désirable. Le temps semblait s'être arrêté. Il se rappela cependant le prétexte de sa visite, et prit conscience du paquet qu'il maintenait encore.

— Dans deux jours, ce sera Noël. Je ne sais pas si nous aurons l'occasion de nous voir d'ici là, mais je tenais à vous offrir ceci, déclara-t-il en lui tendant le paquet.

Un nœud bleu retenait du papier journal autour d'un cadeau.

— Veuillez me pardonnez pour le papier, s'excusa-t-il.

Les yeux d'Angélique scintillèrent tandis qu'elle s'emparait du paquet.

— Merci beaucoup. Mais vous me voyez toute confuse car je n'ai pas de cadeau pour vous...

— Rassurez-vous, être en votre compagnie est le plus beau des cadeaux. 

Sa voix était caressante. Jamais elle n'aurait pu imaginer qu'il soit possible de se sentir en si parfaite harmonie avec quelqu'un. Avec lui, elle se sentait entière. Comme s'il lui manquait une partie d'elle quand il n'était pas là. Elle se dégagea pour se diriger vers la table sur laquelle elle posa le cadeau. Défit le nœud. Un court instant, elle fixa Ulrich qui s'était assis à la table et observait la moindre de ses réactions. Elle écarta le papier journal et découvrit un livre paré d'une reliure en cuir vert. Une traduction française de poèmes de Johann Wolfgang von Goethe. Le reliure était si belle qu'elle ne put s'empêcher de la caresser du bout des doigts. Une inscription figurait en première page: « Noël 1942 – Pour Angélique - U.v.B. ». Ses initiales. Très touchée, elle le regarda à nouveau.

— Ce livre est magnifique... 

— Je l'ai dégoté chez un bouquiniste lorsque j'étais à Paris. Connaissez-vous Goethe ? 

— Non, je ne connais pas les auteurs allemands... vous savez après la première guerre... 

Il acquiesça, comprit le message qu'elle voulait faire passer.

— C'est très regrettable. Surtout pour vous qui aimez la poésie.

Elle s'empara du livre et s'assit auprès de lui. Posa le livre sur la table de sorte qu'ils puissent le regarder ensemble avant de tourner timidement la tête dans sa direction.

— Êtes-vous sûr de ne pas vouloir le garder pour vous ? 

Il partit d'un rire franc et sonore en voyant la mine d'Angélique. Elle sursauta. Son rire dévoila ses dents blanches, donnant à son sourire un éclat irrésistible.

— Vous êtes vraiment adorable ! puis reprenant son sérieux : rassurez-vous, j'ai la version allemande. 

Angélique resta subjuguée par ce qu'il dégageait en riant. Dans des moments comme celui-ci, elle en oubliait la guerre. L'occupation. Les privations. Comme si leur âme, à l'un et à l'autre, était à nu. Sans souci de nationalité, d'idéologie, de langue ou de classe sociale. Comme si leur âme était à l'unisson. Purifiée de toutes les barrières que la société et le contexte historique leur dressaient. Elle tressaillit. Il s'était approché d'elle, venait de lui caresser la joue et avait posé la main sur le dossier de sa chaise.

— Mes poèmes préférés sont les premiers que Goethe à écrits. Il s'était épris de la fille d'un pasteur alsacien lorsqu'il faisait ses études de droit à Strasbourg quand il les a écrits, reprit-il.

Angélique retourna son attention sur le recueil de poèmes. Elle feuilleta et tomba au hasard sur le poème intitulé « Fête de mai ». Tandis qu'elle lisait la première strophe, Ulrich se redressa sur sa chaise. Une main posée sur le cœur, il récita, telle une déclaration à son attention :


« O, Mädchen, Mädchen,

wie lieb' ich dich !

Wie blinkt dein Auge,

wie liebst du mich !

So liebt die Lerche

Gesang und Luft,

Und Morgenblumen

Den Himmelsduft,


Wie ich dich liebe

Mit warmem Blut,

Die du mir Jugend

Und Freud' und Mut


Zu neuen Liedern

und Tänzen gibst.

Sei ewig glücklich,

Wie du mich liebst ! »


Elle était décontenancée par la poésie, la mélodie de la langue. Jusqu'à présent, les seuls mots d'allemand qu'elle avait entendus n'avaient été que des ordres militaires braillés. L'intonation de cette langue avait été jusque là synonyme de frayeur, d'impuissance, voire de malheur. Ulrich lui avait toujours parlé en français, aussi, elle le découvrait sous une autre facette. Forcée d'admettre, que même si elle n'avait rien compris, le timbre de sa voix la bouleversait. Elle avait bien deviné qu'il était question de sentiments.